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Le revenu de base: une initiative à prendre au sérieux

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Date: 
23.09.2015
Type source: 
Media: 
L'Hebdo
Mis en ligne le 23.09.2015 à 08:25

Olivier Meuwly

On ne peut nier que l’initiative fédérale pour un revenu de base, lancée par l’association BIEN – Suisse (Réseau mondial du revenu de base) ait généré un réel engouement. Les 125'000 signatures nécessaires ont été récoltées très rapidement. L’idée est simple : toute personne qui vient au monde aura droit à un revenu de base fixé à CHF 2'500.- à l’âge adulte et subordonné à aucune condition. Il serait dangereux de ne pas la prendre au sérieux.

 

Cette initiative pose des questions extrêmement profondes qui agitent la société industrielle depuis ses origines. Dès le XIXe siècle, des réflexions intenses alimentent le débat sur les rapports entre salaire et travail. Est-il juste d’arrimer les moyens d’existence à un travail salarié dépendant du bon vouloir d’entrepreneurs préoccupés par leurs intérêts immédiats ? Une réponse unique s’est longtemps imposée : dans un monde caractérisé par la division du travail, seul le salaire, comme rétribution de la contribution de chacun à l’effort collectif en fonction de sa productivité de, pouvait ouvrir l’accès aux moyens de subsistance.

Contre cette « loi d’airain », comme la décrivait le fondateur de la social-démocratie allemande Ferdinand Lassalle, se sont insurgés maints théoriciens, dont les plus virulents exigèrent le renversement complet de la société existante. Le chômage, les conditions de travail, les aléas d’une conjoncture parfois capricieuse posèrent, il est vrai, de nombreux problèmes à la société industrielle. Mais ce furent les solutions réformistes, préconisant une synthèse entre propriété privée des moyens de production et ajustements sociaux, qui permirent une amélioration du système, sans en remettre en cause les fondements : cette alliance déboucha, après la Seconde Guerre mondiale, sur l’Etat providence que nous connaissons.

Mais ce lien organique entre salaire et travail demeurait inacceptable aux yeux des adversaires les plus farouches du capitalisme. Certains penseurs empruntèrent toutefois une voie plus modérée : sans abolir le salariat, ils proposèrent de séparer le travail de sa fonction nourricière. Dans les années 1990, Jeremy Rifkin, Jean-Marc Ferry ou Philippe van Parijs théorisèrent le salaire du citoyen, ou allocation universelle, qui assurerait un minimum à tout individu, lui laissant le soin de décider dans quelle mesure il souhaiterait accroître ses revenus sur le marché « classique » du travail. Pour eux, et les initiants, chacun pourrait s’adonner aux activités de son choix au-delà de leur pure rentabilité.

L’idée est revenue à la mode récemment, soutenue par les soubresauts parfois dramatiques de la vie économique mondiale. La crise de 2008, le chômage chronique dans certains pays, souvent attisé par une révolution technologique permanente, le problème des « working poors » : autant d’impulsions à une réforme globale du système. Même des libéraux ont récupéré l’idée, dans l’espoir de refondre entièrement les aides sociale actuelles, complexes et labyrinthiques, qui pourraient ainsi être remplacées par une allocation universelle.

La liste des objections que l’on peut opposer au revenu de base est longue : la question de son coût, contrairement à ce prétendent ses thuriféraires, est loin d’être résolue, de même que celle de ses destinataires. Qu’en est-il des résidants étrangers ? Le fait de naître sur le territoire helvétique suffit-il ? Et ce revenu est-il réellement destiné à suppléer l’ensemble des aides sociales en vigueur ? Au risque de décevoir certains économistes libéraux, l’initiative ne traite pas la question. Au vu de la composition de son comité de  soutien, nettement marqué par son orientation anticapitaliste, on peut présumer que telle n’est sans doute pas leur intention…

Il convient cependant d’aller au-delà ces considérations techniques. Car l’initiative bouleverse pleinement la hiérarchie des valeurs constitutives de l’ordre social actuel et doit donc être envisagée dans une approche plus politique.

L’Etat social part de la logique qu’il est impératif d’aider ceux qui ne peuvent trouver leur place dans le système, que l’évolution de l’économie a abandonnés sur le bord de la route. C’est ce mécanisme que l’initiative entend balayer. L’Etat n’aurait plus la tâche de corriger les dysfonctionnements du système, mais de lui substituer une autre architecture, dans laquelle le travail salarié ne constituerait plus un facteur d’intégration dans la société. Au nom de son droit à l’épanouissement, l’individu disposerait certes de ce type d’activité comme option, mais ses revenus supplémentaires seraient accolés à son seul bon vouloir.

L’initiative fait ainsi franchir un pas supplémentaire à une société articulée sur l’acceptation des désirs de chacun, en parfaite déconnexion avec l’utilité « socio-économique » de l’activité choisie. Les initiants affirment que leur texte répond ainsi au problème que poserait le bénévolat, qui ne serait pas assez reconnu par la société… puisqu’il n’est pas salarié. En réalité, leur projet ressuscite l’illusion que chacun peut faire ce qui lui plaît et que la société, et son bras « agissant », l’Etat réduit à exaucer les vœux de chacun, serait censé se mettre au diapason des besoins par définition illimités de la société. Mais alors pourquoi seulement CHF 2'500.- ?

L’individu se réalise avant tout par la conscience de la valeur, justifiée ou non, là n’est pas la question, de l’activité qu’il accomplit au sein de la société. Le bénévolat acquière ses lettres de noblesse justement parce qu’il échappe aux règles du travail salarié, pas s’il est auréolé d’un revenu automatique.

Il est à parier (et les premières expériences, aux Etats-Unis, tendent à le démontrer) que l’individu, invité à décider s’il veut travailler ou non, optera pour le farniente, au risque de briser l’activité économique, et donc la source de financement de ce revenu inconditionnel. Pire encore. L’Etat, de distributeur d’une manne légitimée par la seule existence de l’individu, se métamorphoserait en un redoutable policier : car la lutte contre les abus s’annonce terrifiante…

(Paru dans le Journal des arts et métiers, octobre 2014)

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Contributor: 
Ralph Kundig
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