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Le «présentéisme», nouveau mal du siècle

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Date: 
11.06.2013
Type source: 
Media: 
Le Temps

Nombre de personnes atteintes de dépression continuent à travailler. Une étude sonne l’alarme

La dépression est courante mais souvent ignorée dans la vie professionnelle. Une méconnaissance qui la rend d’autant plus coûteuse. Telles sont les principales conclusions d’un sondage réalisé auprès de 1106 Suisses de 18 à 64 ans et présenté lundi à Berne. Une étude menée à la demande de la campagne «Lean on Me», une initiative lancée par la société de produits pharmaceutiques Lundbeck et rejointe par différentes institutions helvétiques comme la Société suisse de médecine générale, la Société suisse de psychiatrie et de psychothérapie et l’association pour la lutte contre les dépressions Equilibrium.

L’enquête commence par dresser un tableau général de la dépression en Suisse. Selon elle, 13,7% de la population active (soit un actif sur sept) admet s’être fait diagnostiquer cette maladie. Un taux qui varie suivant les sexes (il atteint 17,1% des femmes contre 10,8% des hommes) et suivant les niveaux de rémunération (une personne professionnellement active à faible revenu sur trois reconnaît avoir été dépressive).

Le sondage continue en décrivant le taux d’activité des personnes atteintes de dépression. Il révèle que 47% des victimes de cette affection continuent à se rendre à leur travail. Une proportion sensiblement plus élevée chez les actifs à hauts revenus que chez les salariés à bas salaires. Un pourcentage parallèlement plus élevé chez les femmes (54,3%) que chez les hommes. On connaissait l’absentéisme. Voici, avertissent les psychiatres, le présentéisme!

«Le présentéisme désigne la présence au travail d’une personne dont l’état de santé aurait légitimé l’absence», explique l’un des intervenants de lundi, Philip Strasser, médecin-conseil de l’assureur Swiss Life. Un état qui allie présence physique et absence mentale (au moins partielle). D’où une activité ralentie et une tendance à multiplier les erreurs, voire à causer des accidents. Ce qui se traduit au final par une diminution aussi bien quantitative que qualitative de la performance au travail.

Ce phénomène s’avère doublement préoccupant: déjà humainement douloureux dans la plupart des cas, il se révèle en plus financièrement dommageable. Un effet qui a été dûment calculé. Au final, en Suisse, le présentéisme des personnes dépressives reviendrait environ deux fois plus cher à leurs employeurs que ne le serait leur absence.

Comment en arrive-t-on là? «Le présentéisme revient plus cher que l’absentéisme parce qu’il dure beaucoup plus longtemps», explique Wulf Rössler, professeur émérite de psychiatrie sociale de l’Université de Zurich.

Et puis, la réduction des capacités entraîne de plus grands risques d’erreur. «Une personne en dépression perçoit le monde comme on perçoit un tableau impressionniste quand on a le nez dessus, poursuit Pierre Vallon, président de la Fédération des médecins psychiatres et psychothérapeutes de Suisse. Elle a mille peines à prendre du recul. Or, sans recul il n’y a pas de vision d’ensemble. Et sans vision d’ensemble il devient hasardeux de définir des priorités.»

Pierre Vallon en appelle à un changement de perspective. «Le critère de la maladie grave a été jusqu’ici l’absentéisme, observe-t-il. Trois jours d’absence ne suffisaient pas à inquiéter un employeur. Mais deux ou trois semaines ne manquaient pas de l’alerter. Il s’agit maintenant d’être également attentif au présentéisme, aux personnes qui viennent travailler tous les jours, qui sont même susceptibles de faire des heures supplémentaires, alors qu’elles sont malades comme des chiens.»

Le problème est que le présentéisme est par définition difficile à déceler. Les moyens de détection sont encore à développer. En attendant, il reste aux principaux concernés à se déclarer. Mais il faut oser, la dépression étant encore souvent considérée comme une faiblesse de caractère plutôt que comme une maladie. «S’avouer en dépression est aujourd’hui très mal vu, constate Pierre Vallon. Et pour qui occupe un poste à haute responsabilité, c’est un suicide professionnel.»

Dire ou ne pas dire? Les Suisses se montrent à cet égard partagés. Si seuls 55,5% des employés se déclarent prêts à avouer une dépression, 80% des personnes effectivement atteintes de cette maladie se sont résolues à sauter le pas. «C’est une belle marque de confiance envers les employeurs, salue Wulf Rössler. Cela dit, nombre d’entre eux, une fois avertis, se montrent désarmés. Si vous avez un problème somatique, ils vous conseilleront le médecin. Mais si vous avez un problème psychique, ils ne sauront pas que vous recommander.»

Et il y a pire. «Certaines entreprises distribuent des bonus aux employés qui ne se sont pas absentés durant l’année écoulée, soupire Philip Strasser. Une telle mesure conduit à encourager un présentéisme contre-productif. C’est une catastrophe!»

«Les employeurs doivent être aujourd’hui conscients que la dépression constitue un phénomène courant et qu’elle concerne des gens de tout âge et de tout niveau hiérarchique, insiste le médecin-conseil de Swiss Life. Cette réalité leur donne la responsabilité d’organiser leurs activités de manière à favoriser le bien-être psychique de leur personnel. Les moyens sont connus: ils passent par l’autonomie, la diversification des tâches, les occasions d’interactions sociales, les possibilités d’apprentissage et le sens.»

Personal info
Contributor: 
Béa Duparc
Organisation, Media, etc: 
Le Temps