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Un revenu de base pour changer de paradigme

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Date: 
12.06.2014
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utopiesdaujourdhui

Un revenu de base pour changer de paradigme

 

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Vous êtes en quête de pistes pour sortir de la sainte Trinité croissance-travail-consommation qui détruit les hommes et la planète ? Et si la solution résidait dans l’allocation d’un revenu de base qui serait versé à tout citoyen sans aucune condition ? Depuis quelques années, l’idée essaime un peu partout à la surface du globe.

« Quel travail feriez-vous si votre revenu était assuré ? » Ecrite en lettres blanches sur fond doré, la question figurait au verso d’une carte postale reçue par Suzanne Wiest, une assistante maternelle vivant dans le Nord de l’Allemagne. Les auteurs de la missive sont Enno Schmidt, un artiste vivant en suisse alémanique, et Daniel Häni, le directeur d’un centre social et culturel sis à Bâle. Les deux hommes sont d’ardents défenseurs du revenu de base : un revenu inconditionnel, cumulable avec d’autres, qui serait versé à tout citoyen, de sa naissance à sa mort, sans contrôle des ressources, ni exigence de contrepartie.

Séduite par le projet, la jeune femme décide de s’associer à leur campagne. En décembre 2008, elle lance une pétition en ligne outre-Rhin. L’objectif ? Demander au Parlement allemand de mettre en place un revenu de base inconditionnel d'un montant de 1500 euros par adulte et de 1000 euros par enfant. Sa pétition recueille les 50 000 signatures requises. « Comment mieux vivre ensemble ? La quête à tous prix du plein emploi nous conduit dans une impasse. Les machines font aujourd’hui notre travail et nous sommes privés de ressources. Le revenu de base fera de notre économie de marché une économie sociale », expliquait Suzanne Wiest avec calme et détermination devant la commission des pétitions du Bundestag qui l’auditionnait en novembre 2010. La balle est désormais dans le camp du Bundestag. Saisis du texte, les parlementaires allemands ont décidé, le 27 juin dernier, de botter en touche. Ils ont écarté la pétition d’un revers de manche au motif qu’elle n’avait pas réuni le quorum de 5% des députés. C’est le courroux dans les milieux écologistes et alternatifs qui ont organisé une manifestation, le 14 septembre à Berlin, une semaine avant les élections législatives, pour remettre le sujet sur la table. En Allemagne, le thème mobilise un public croissant et suscite des débats très animés. «Le revenu de base-Une impulsion culturelle », le film réalisé par Enno Schmidt et Daniel Häni et diffusé principalement sur internet, y aurait été vu plusieurs centaines de milliers de fois. Werner Götz, le fondateur de la chaîne de magasins DM, est l’un des plus fervents supporters du revenu de base. Il a publié un livre, en 2010, dans lequel il réclame 1000 euros pour tout le monde. « Avec 1000 euros par mois, l’homme ne dépend plus de personne, ni de sa famille, ni d’un individu, ni de son employeur, souligne Werner Götz. Être libre, poursuit-il en citant Rousseau, c’est pouvoir faire ce que nous croyons devoir faire sans en être empêché par rien ni personne. Pour trouver l’énergie de partir au travail le matin, il est nécessaire de faire quelque chose que l’on ait envie de faire et qui ait du sens. »

Revenu de base ou revenu d’existence ?

L'économiste Yoland Bresson, l'un des propagateurs de l'idée en France, préfère parler de revenu d'existence. « Revenu et non allocation parc qu'un revenu est une dotation reçue en contrepartie d'une participation à la création de richesses, tandis que l'allocation est une attribution d'assistance. Existence parce qu'il s'agit d'attribuer ce revenu parce qu'on existe et non pour exister,» souligne-t-il.

« Dans un pays riche comme le nôtre, chaque individu doit avoir accès aux biens et services essentiels, insiste de son côté Baptiste Mylondo, essayiste et enseignant en économie et philosophie politique. Personne ne doit être privé d'un logement décent, d'une alimentation de qualité, d'un accès suffisant à l'eau, à l'énergie, aux soins, à l'éducation, à la culture et à la santé ».

Les principaux objectifs du revenu de base ou revenu d’existence ? Eradiquer la pauvreté, réduire les inégalités et les injustices sociales et émanciper l'individu. Il s’agit d’un véritable changement de paradigme visant à sortir du cauchemar d’une « société de travail sans travail ». De faire un pas de côté pour tenter de trouver une issue au cycle fou de la croissance –véritable syndrome du hamster tournant en rond dans sa cage- pour réduire notre empreinte écologique et cesser de détruire les hommes et les écosystèmes.

Pour que ce revenu ait un sens et libère de la misère, il faut qu'il soit suffisant, insiste le philosophe écologiste André Gorz qui s'est rallié à l'idée à la fin des années 1990. Car seul un revenu suffisant permet de refuser les emplois indignes et pénibles tout en donnant aux individus « les moyens de se prendre en charge, et des pouvoirs accrus sur leur vie et leurs conditions de vie. »  

Des chiffres ? Yoland Bresson propose un revenu d'existence à 330 euros par personne et par mois, le collectif POURS (Pour un revenu social, universel et inconditionnel) un montant de 1000 euros, tandis que Bernard Friot, héraut du salaire à vie, réclame, lui, 1500 euros mensuels minimum.  

Rien n’est plus puissant qu’une idée dont l’heure est venue, aurait dit Victor Hugo. Depuis quelques années, l’idée du revenu de base essaime un peu partout à la surface du globe : au Brésil, en Inde, en Namibie, mais aussi, en Europe, où des banderilles ont été plantées avec plus ou moins de succès, en Finlande, en Espagne et en Suisse. « L’idée se propage toute seule. Car les utopies d’aujourd’hui sont les réalités de demain. C’est le cours de l’histoire », insiste Werner Götz.

La Suisse et l’Europe en pôle position

« Et si la révolution du revenu de base venait de Suisse ? », s’interrogeait, en mai dernier, le journaliste et activiste Stanislas Jourdan sur le site internet revenudebase.info. Une initiative populaire pour un revenu de base y a été lancée en avril 2012. Le but ? Assurer à tout citoyen un revenu mensuel de 2500 francs suisses (autour de 2000 euros). En juillet dernier, un mois avant la clôture de la phase de collecte, les organisateurs avaient recueillis 125 000 signatures, plus que le seuil des 100 000 paraphes requis.

« Le revenu de base est une réponse à la situation d’insécurité économique que nous traversons. Il constitue aussi le socle d’une émancipation des individus. Quand on dispose d’un revenu de base, on peut se lancer, créer et entreprendre sans souci de la rentabilité immédiate de son projet», souligne Ralph Kundig, le président du BIEN-Suisse, une association fondée en 2001 à Genève et affiliée au réseau mondial, le Basic Income Earth Network (BIEN).

Le projet de loi qui naîtra de cette pétition sera soumis, dans un second temps, au peuple suisse par voie de référendum dans un délai de 1 à 5 ans. L’introduction d’un revenu de base au sein d’une des économies les plus prospères et les plus développées au monde peut surprendre ! Faut-il y voir un miracle de la démocratie directe ? «La Suisse joue un peu le rôle de thermomètre dans une Europe où les citoyens ne disposent pas d'outils démocratiques équivalents. La question d’un revenu de base se pose aussi chez nous parce qu’il existe, en Suisse, d’importantes disparités de revenus, » note Ralph Kundig. Environ 7 à 8% des citoyens y vivent en effet sous le seuil de pauvreté.

En janvier 2013, une nouvelle étape a été franchie. Une Initiative citoyenne européenne (ICE) en faveur du revenu de base a été lancée. Les initiateurs de l'ICE ont un an pour rassembler un million de signatures en Europe. Le texte de la pétition ne demande pas à la Commission de mettre en place le revenu de base, mais d'étudier sa faisabilité en lançant des études préliminaires. En juillet dernier, à mi-chemin de la campagne de collecte, la pétition n'avait recueilli que 56 000 signatures. Est-ce le résultat d’un démarrage tardif lié à la complexité d'utilisation de l'outil informatique de collecte des signatures ? Ou la conséquence de l’absence de budget pour faire campagne ? « Le succès de l’ICE « L’eau, un droit humain » demandant d’interdire la libéralisation des services de l’eau, (elle a déjà recueilli autour de 1,5 million de signatures) tient aussi au fait qu’elle est portée par plusieurs syndicats puissants qui disposent, eux, d’une importante force de frappe,», souligne Stanislas Jourdan, membre du Comité citoyen de l’ICE.

 

De Thomas More à Yves Cochet

Le revenu de base n'est pas une idée neuve. Au XVIe siècle, Thomas More y faisait déjà allusion dans le Voyage en utopie. A la fin du XVIIIe, le député franco-américain Thomas Paine l'appelle de ses vœux dans ses deux livres les Droits de l'homme et La justice agraire. « Sans un minimum de ressources, le nouveau citoyen ne peut vivre pleinement les principes républicains de liberté, d'égalité et de fraternité,» clamait-il en 1792 à la tribune de la Convention.

Enterrée pendant un siècle et demi, l'idée a resurgi aux Etats-Unis après guerre. En 1968, Tobin, entouré de John Kenneth Galbraith, Paul Samuelson et de toute une flopée d'économistes, fait introduire l'idée d'un revenu de base progressiste dans le programme de George McGovern, alors candidat à la présidentielle de 1972. En Europe, il réapparaît au milieu des années 1980 avec la création du Réseau européen pour le revenu de base, sous la houlette du philosophe belge Philippe Van Parijs de l'Université de Louvain et de l'économiste français Yoland Bresson. D'européen, le réseau deviendra mondial, en 2005, sous l'acronyme BIEN : Basic income earth network. En France, l'idée est soutenue principalement par le mouvement Utopia, un laboratoire d'idées et un mouvement transparti situé à gauche. Mais aussi par les Objecteurs de croissance qui militent en faveur d'une Dotation inconditionnelle d'autonomie (D.I.A.) obligatoirement couplée à un Revenu maximum acceptable (R.M.A.). Cette D.I.A est conçue comme un instrument de sortie du capitalisme et du productivisme.  Comme un projet de décroissance visant à « sortir de la religion de l'économie » et « à se réapproprier ses choix de vie en se désaliénant du travail. »

Quid des politiques ? Europe-Ecologie-les Verts y fait référence mais peine à transformer l’idée en une proposition politique concrète. A quelques exceptions près- Yves Cochet et Christophe Girard à gauche, Christine Boutin, Alain Madelin et Dominique de Villepin à droite- la plupart font la sourde oreille ou raillent ce projet dans lequel ils voient «l’utopie des utopies » selon les mots de Laurent Fabius.

Pourquoi le revenu de base est-il perçu avec condescendance voir hostilité alors qu'une fraction croissante du revenu des ménages se forme déjà indépendamment de toute participation à l'effort productif ? En Allemagne par exemple, les rémunérations liées à un travail ne représentent que 40 % des revenus totaux de la population. Tous les autres revenus sont issus de la redistribution expliquent Daniel Häni et Enno Schmidt. Ces blocages tiennent-ils à l’héritage de siècles d'éducation qui nous ont enseigné que notre dignité humaine venait du travail ? Ou du poids de la malédiction divine lancée à Adam : « C'est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain » !

Pourquoi le travail continue-t-il d'occuper une telle place dans nos sociétés alors que nous sommes entrés dans une phase de l'histoire qui se caractérise par le déclin inéluctable de l'emploi comme le soulignait encore, il y a quelques années, Jeremy Rifkin dans son livre la Fin du travail ? Notre société n’est elle pas malade du travail ? Ne faudrait-il pas relativiser son rôle et sa place dans l’existence de chacun ? Une grande partie des richesses réelles et indispensables à la marche de nos sociétés provient d’activités domestiques et bénévoles et d’échanges de savoirs, générés gratuitement sans flux monétaire, qui sont peu reconnues et valorisées car absentes des écrans de contrôle du P.I.B.

Le blocage n'est il pas aujourd'hui davantage d'ordre culturel qu'économique ? « Le défi principal du revenu de base tient à ce que chacun va devoir réapprendre à vivre. La difficulté, c'est la liberté », lance un journaliste allemand en poste à Hambourg aux réalisateurs Häni et Schmit. Décoloniser l'imaginaire occidental, nourri depuis des siècles dans le culte de la « valeur travail », ne sera sans doute pas une mince affaire. « Il faut revenir à l’étymologie du mot métier, « le ministère mystérieux », de façon à appréhender son projet de vie. Le mot « métier » renvoie à la question : « qu’est ce que voulez faire de votre vie ? » Et non : « qu’est-ce que vous faites dans la vie ? », insiste l’écrivain et philosophe Patrick Viveret.

« C'est une société entière de travailleurs que l'on va délivrer des chaînes du travail, et cette société ne sait plus rien des tâches plus hautes et plus enrichissantes, pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner cette liberté », écrit Hannah Arendt qui en appelle au droit pour chaque être humain de faire de sa vie une œuvre.

Des objections ?

« Si vous payez les gens à ne rien faire, tout le monde restera chez soi », objecte l’homme de la rue. L’expérience menée en Namibie, de 2008 à 2011 à Otjivero un village pauvre du pays, montre que le revenu de base distribué à la population (l’équivalent de 10 euros par personne et par mois) n’a pas été dilapidé mais utilisé pour créer des nouvelles activités économiques. Les résultats de ces trois années de revenu garanti à Otjivero? Développement de ce village rural, plus grande autosuffisance de ses habitants; meilleure santé et forte réduction du nombre des personnes vivant sous le seuil de pauvreté.

«Le revenu de base ? Ce sera impossible à financer », dénoncent encore ses opposants. Ce n'est pas l'avis des économistes qui ont planché sur le dossier. « Financer un revenu inconditionnel ne pose aucun problème », martèle Baptiste Mylondo. Les propositions de financement, recensées dans un petit livre publié en 2010 sous la direction du BIEN suisse, ne manquent pas : autofinancement d'une partie de ce revenu en redéployant certaines prestations ciblées et conditionnelles, recours à la planche à billets, vaste emprunt auprès de banques commerciales, taxe Tobin sur les transactions financières, taxe carbone, hausse de la TVA, taxe sur le patrimoine ou encore hausse de l'impôt sur le revenu.

En Alaska, seul état au monde à avoir expérimenté une ébauche de revenu de base, la question du financement ne se posait pas. C’est en ponctionnant une petite partie de ses ressources pétrolières, que le gouvernement verse, depuis 1982, à tout citoyen un dividende annuel de 1 000 à 2 000 dollars en moyenne. Aux Etats-Unis, l'Alaska est aujourd'hui l'état fédéré où le taux de pauvreté est le plus faible, et le seul état où les inégalités aient régressé ces vingt dernières années.

Eric Tariant

Pour aller plus loin :

Lire :

 « Pour un revenu sans condition. Garantir l’accès aux biens et aux services essentiels». Par Baptiste Mylondo. (Les Editions Utopia, 2012).

« Manifeste pour une dotation inconditionnelle d’autonomie. Un projet de décroissance ». Par Vincent Liegey, Stéphane Madelaine, Christophe Ondet et Anne-Isabelle Veillot. (Les Editions Utopia, 2013).

« Le financement d’un revenu de base inconditionnel. » Sous la direction du Bien suisse. (Editions Seismo à Zurich. 2010)

« L’enjeu du salaire ». Par Bernard Friot. Editions La dispute 2012.

 

Visionner le film « Le revenu de base-Uune impulsion culturelle », de Daniel Häni et Henno Schmidt :

http://www.kultkino.ch/kultkino/besonderes/le_revenu_de_base_film_francaise

 

L'Initiative citoyenne européenne (ICE) pour un revenu de base :

Pour signer la pétition : http://basicincome2013.eu/ubi/fr/signer-initiative/

Plus d’informations sur le signe officiel de l’ICE : http://basicincome2013.eu/ubi/fr/

 

En surfant sur le net :

Le site du collectif POURS (Pour un revenu social, universel, inconditionnel) : http://pourunrevenusocial.org/

Le site du Mouvement français pour un revenu de base : http://revenudebase.info /

Le site du réseau international BIEN : Basic income earth network

Le site rendant compte de la mise en œuvre d’un revenu de base dans plusieurs villages de Namibie de 2008 à 2012 : www.bignam.org/

Personal info
Contributor: 
Mathieu Despont
Organisation, Media, etc: 
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