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Le but du revenu de base n’est pas de fournir un hamac pour toute la vie

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Date: 
01.05.2016
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Le Matin Dimanche

Votations

Philippe Van Parijs travaille depuis trente ans sur le revenu de base dont il est l’un des initiateurs en Europe. Il défend l’initiative populaire mais estime que le montant évoqué, 2500 francs, est trop élevé.

Frédéric Vormus

[email protected]

Philippe Van Parijs est le père de l’allocation universelle en Europe. En 1986, ce pro-

fesseur belge a fondé le Basic Income European Network (BIEN), devenu Basic Income

Earth Network.

Sa section suisse a porté l’initiative populaire «Pour un revenu de base inconditionnel», qui sera votée le 5 juin. Celle-ci prévoit de verser un montant, encore à déterminer, à tous les habitants légalement installés dans le pays. De passage mardi à Genève, il a

parlé au «Matin Dimanche».

Les derniers sondages montrent que l’initiative serait balayée. Est-ce que cela vous étonne?

Non, parce le revenu de base inconditionnel

(RBI, ndlr) est une proposition radicale, même si, pour la réaliser, il faut y aller gra-

duellement. C’est quelque chose qui détonne dans la manière d’envisager notre pro-

tection sociale. Dans notre système, il existe deux modèles: l’assistance et l’assurance. LeRBI est un troisième modèle. Ce n’est pas étonnant qu’il suscite des résistances, comme les deux autres systèmes à leur époque. Le RBI ne les remplacera pas, mais leur permettra de mieux fonctionner, en plaçantun socle au-dessous de l’ensemble de la distribution des revenus.

Dans le RBI, le critère inconditionnel est celui qui pose le plus de problèmes car il ne suppose aucune contrainte.

L’obstacle principal est de nature morale. Je modérais un débat en 1985 à Amsterdam. Il y avait un économiste marxiste et un politicien travailliste. Pour le marxiste, le RBI était une idée magnifique, le règne de la liberté, l’émancipation des travailleurs, mais il pensait que les capitalistes n’en voudraient pas.

Le travailliste lui dit alors: Vous les marxistes, vous nous disiez qu’on ne pourrait pas

réaliser l’assurance sociale, le suffrage universel. Cette allocation universelle, on pour-

rait la faire mais il n’en est pas question parce que le revenu doit être lié au travail. Seuls ceux qui ne sont pas en mesure de travailler

doivent y avoir droit. C’est à ce moment que je me suis dit qu’il fallait répondre à ce problème de façon sérieuse.

Comment?

D’abord en notant qu’il existe une masse de travail utile — tâches ménagères, bénévolat, etc. — pour laquelle personne ne reçoit de rémunération. Distribuer un modeste revenu à chacun, c’est une manière certes approximative mais simple, non bureaucratique, de rémunérer tout travail utile. Ensuite en notant que la plus grande partie de nos revenus élevés est un cadeau qui ne nous doit rien: le résultat de siècles d’innovation et d’accumulation. Le RBI ne fait que répartir ce cadeau plus équitablement.

Les initiants ont articulé un revenu de base de 2500 fr. par adulte et 625 par

enfant. Qu’en pensez-vous?

2500, c’est excessif ! Il ne faut pas se dire que c’est un revenu dont on doit pouvoir se contenter tout au long de l’existence. Le point 2 de l’initiative prévoit un montant qui permette une existence digne. Or il s’agit presque de la même expression que celle em-

ployée par la Conférence des institutions d’action sociale pour expliquer le choix de 986 fr. pour l’aide sociale forfaitaire, à compléter par une aide au logement. Le législateur pourra utiliser ce montant comme référence pour le revenu socle individuel et in-

conditionnel institué par la Confédération, tout en maintenant des compléments condi-

tionnels variables d’un endroit à l’autre.

Quel est l’intérêt de ce montant alors?

Le but n’est pas de fournir un hamac pour toute la vie, mais d’abord de renforcer la sécurité de base. La Conférence des institutions d’action sociale mentionne elle-même

que le fait que le taux de pauvreté de 7,5% au sein de la population suisse indique qu’un nombre important d’ayant droit ne fait pas valoir son droit à l’aide sociale. Ensuite et surtout, il s’agit d’élargir le choix de ceux qui en ont le moins. Installer ce socle, c’est par exemple permettre de réduire son temps de travail pour éviter un burnout ou acquérir une nouvelle formation. C’est permettre à des jeunes de faire des stages même si leurs parents ne peuvent pas les aider financièrement. C’est encourager l’innovation sous de multiples formes, y compris celle de start-up.

Les professions les moins rémunérées seraient-elles encore occupées?

Il n’est plus nécessaire d’être disponible sur le marché du travail pour bénéficier de cette allocation. Elle permet de dire oui aux emplois qui ne paient pas grand-chose mais qui sont intéressants. Ils pourront alors se développer, alors que les postes peu attrayants, pour trouver des personnes, devront soit voir leur salaire augmenté, soit leur qualité améliorée, soit être automatisés. Tout ça c’est

très bien! Cela encouragera les emplois de bonne qualité et découragera les mauvais.

C’est une société où une caissière gagnera autant qu’un médecin?

Non! Le jour où le RBI sera suffisamment élevé, la personne qui vient nettoyer les toi-

lettes dans mon université sera mieux payée que moi. Il faut donner du pouvoir de négociation à ceux qui en ont le moins. Il y a aujourd’hui une corrélation entre l’intérêt de l’emploi et la rémunération. Ceux qui font les plus sales boulots gagnent le moins. Le RBI permet une meilleure justice entre distribution de la rémunération et qualité du travail.

Et l’économie suisse peut-elle se permettre cette allocation?

Un RBI de 800 fr., sans aucun doute. A 2500 fr., personne ne le sait. Cela dépend de la manière de le financer, de ce qu’il remplace et de ce qui l’accompagne, notamment en matière de formation continue. En raison de son impact sur la nature des emplois, un revenu de base se conçoit comme un investissement dans le capital humain d’un pays dans un contexte de changement technologique.

La transformation par la technologie, avec la perte d’un tiers des emplois dans 10 ans, comment le RBI pourrait l’empêcher ou l’amortir?

Beaucoup prédisent la disparition de nombreux emplois. Mais le RBI n’est pas là pour

fournir un revenu à des personnes définitivement exclues de l’emploi. Certes, beau-

coup ne pourront pas obtenir par leur travail un seuil de revenu pour vivre décem-

ment. Ils risquent alors d’être pris au piège de l’aide sociale. Pour l’éviter, on peut rêver

à une accélération de la croissance, ou à un système de boulots artificiellement subventionnés. Mais il est possible de faire quelque chose de plus intelligent de cette

révolution technologique! Il faut en profiter pour libérer les gens au lieu de les asservir.

Ce que fait le RBI.

Mais comment le financer?

Je ne crois pas en un RBI de 2500 fr. Cela correspondrait à 38% du PIB par tête auquel il

faut ajouter les autres dépenses publiques.

15% du PIB par tête est plus raisonnable à court terme, ce qui correspond grosso modo

au montant de 986 fr. évoqué. Pour le financer, une augmentation importante de la TVA

a été suggérée, ainsi qu’une taxe sur les transferts électroniques. Mais le plus réaliste

est une réforme de l’imposition des personnes physiques, notamment.

Alors, ce ne serait plus universel, puisque certains ne recevraient rien.

Le RBI ne vise bien sûr pas à augmenter les revenus des riches. Ils percevraient eux aussi leur revenu socle, mais le financeraient eux-mêmes sous forme d’impôt.

 

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Contributor: 
Anne Berguerand
Organisation, Media, etc: 
Le Matin Dimanche