You are here

RBI, le test finlandais

Undefined
Date: 
06.05.2016
Media: 
Le Temps

Comment les Finlandais testent le revenu de base inconditionnel

Alors que la Suisse vote le 5 juin sur le RBI, le gouvernement finlandais prévoit d’expérimenter, dès 2017, sur un échantillon de la population, les effets d’une distribution de 550 à 600 euros mensuels. Reportage

Sous la pluie glaciale et battante de cette fin de mois d’avril, le siège de l’Institution des assurances sociales de Finlande, ou Kela (Kansaneläkelaitos), n’a rien d’attirant: un simple immeuble de briques rouges perdu dans un banal quartier résidentiel de Helsinki. Deux qualités en font pourtant un lieu exceptionnel. ll a été construit par l’architecte de renom Alvar Aalto. Et c’est en ses murs qu’est conçue l’expérience grandeur nature de revenu inconditionnel de base (RBI) que la Finlande prévoit de réaliser pendant deux ans dès le 1er janvier prochain.

Lire aussi:  Olli Kangas: «Nous voulons voir ce qui se passera vraiment»

«L’idée maîtresse de cette expérience est de relancer l’emploi», lance l’un de ses principaux artisans, Ville-Veikko Pulkka. Fin mars dernier, ce chercheur en sciences sociales de l’Université de la capitale finlandaise co-signait avec Olli Kangas, directeur de recherches de Kela, un volumineux rapport de recherches sur l’établissement d’un RBI à l’échelle nationale intitulé «Une idée à l’expérimenter? Rapport préliminaire d'une mise en œuvre différente du revenu de base». Commandé par le gouvernement, ce document de 225 pages (en finnois) concluait, après avoir exploré diverses variantes, à la faisabilité du projet.

PUBLICITÉ

 

Sur le même sujet: Le revenu de base expliqué en trois minutes

Le projet finlandais vise à déterminer un échantillon de personnes représentatives de la société finlandaise, et de leur allouer 550 à 600 euros par mois, soit un peu plus de la moitié du minimum vital. Riches, pauvres, professionnels actifs, chômeurs, individus à l’aide sociale, familles ou personnes seules seraient également concernées. L’expérience serait néanmoins limitée à la tranche d’âge de 25 à 63 ans afin de ne pas inclure les enfants et les jeunes en formation, déjà au bénéfice d’aides spécifiques, ainsi que les retraités. Le revenu inconditionnel devrait remplacer plusieurs prestations existantes comme les allocations familiales et les indemnités de chômage, mais pas dans leur totalité. Par ailleurs, les allocations de logement (jusqu’à 300 euros par mois) seraient maintenues.

Prélèvement de 42%

Deux options existent pour financer cette opération. La première repose sur une taxation forfaitaire des salaires au taux de 42 ou de 43%, proche du niveau actuel moyen des prélèvements fiscaux et sociaux pour les personnes à revenu médian (3354 euros brut par mois). La seconde table sur l’impôt sur le revenu, déjà très progressif. Néanmoins, selon les experts, le projet creuserait un déficit de 11 milliards d’euros dans les comptes de l’État, qui ne pourrait être compensé que par une augmentation d’impôts à déterminer.

En revanche, les récipiendaires jouissant du salaire médian ne verraient guère de différence: le surcroît de revenu serait avalé par les prélèvements supplémentaires. Les gagnants seraient les personnes gagnant peu. L’option de l’impôt négatif sur le revenu n’a pas retenu l’adhésion des experts.

De nombreuses dispositions doivent ainsi être clarifiées. Quel serait le périmètre définitif des bénéficiaires? Dans quelle mesure les immigrants pourront-ils en bénéficier? Dans l’immédiat, c’est le périmètre de l’échantillon qui doit être précisé. Idéalement, il devrait englober 5000 personnes afin que «chaque milieu social puisse être représenté par quelques dizaines d’individus, pour que les observations puissent être crédibles», comme le relève Markus Kanerma, directeur du think tank Tänk à Helsinki, l’un des initiateurs de la proposition. Problème: Kela ne peut financer qu’un périmètre de 1500 personnes sur son budget, renvoyant tout projet plus ambitieux au gouvernement… qui ne s’est pas encore déterminé.

Les pièges de la bureaucratie

C’est pourtant ce gouvernement de centre-droit, issu des élections anticipées d’avril 2015, qui a initié la démarche. Le Premier ministre Juha Sipilä avait inscrit la mesure sur sa plate-forme électorale. Arrivé sur le tard en politique après une carrière d’entrepreneur dans les technologies de l’information, il est partisan de réformes visant à dynamiser le marché du travail. La Finlande, dont l’économie stagne depuis 2012, subit une hausse régulière de son chômage, dont le taux atteint 10,1%.Or, la marge de manœuvre financière du gouvernement est réduite. La dette, quoique l’une des moins élevées des pays de la zone euro, atteint 63% du PIB et le budget de l’État est chroniquement déficitaire depuis 2009.

Le pays sent qu’il atteint les limites de l’efficacité de son système social. Ce dernier est très complet, à l’instar de ceux des autres pays nordiques. Mais il est aussi dénoncé pour ses rigidités et sa bureaucratie, qui finissent par enfermer ses bénéficiaires. De plus, il connaît des trous: les micro-entrepreneurs, travailleurs au mandat parfois précarisés, dont le nombre a explosé ces dernières années, ne sont, par exemple, pas indemnisés en cas de chômage. «Le but de l’expérience sera de voir dans quelle mesure les gens pourront échapper au piège de la bureaucratie de notre système social», soutient Ville-Veikko Pulkka. Le premier groupe social concerné serait celui des parents de familles monoparentales de l’aire urbaine de Helsinki (1 million d’habitants), selon le rapport de Kela.

Opposition syndicale

Il n’est toutefois pas certain que l’objectif puisse être atteint. La consommation ne s’en trouvera pas forcément stimulée en dépit de l’amélioration attendue de la situation financière des ménages les plus modestes, critiquent les économistes Maarit Lindström et Reijo Heiskanen, respectivement spécialiste des dépenses des ménages et chef économiste de la banque coopérative OP Financial Group, le plus grand établissement financier finlandais. «Nous devons accroître notre compétitivité dans son ensemble. Le revenu inconditionnel de base, certes une expérience intéressante qui doit être menée, n’apporte pas toutes les réponses», affirment-ils.

Le projet trouve ses opposants les plus déterminés parmi les syndicats et leurs alliés, le Parti social-démocrate. Tous deux craignent un démantèlement progressif du parapluie social édifié ces dernières décennies. Mais pour des observateurs comme Markus Kanerma, «les syndicats redoutent aussi une perte de leurs prérogatives». Une partie des prestations du chômage sont effectivement allouées par leur intermédiaire, encourageant les adhésions. La Finlande est l’un des pays les plus syndicalisés au monde avec un taux de 70% environ. Leur crainte se fonde notamment sur le fait que l’un des promoteurs du revenu de base est le multi-millionaire Björn Wahlroos, l’une des plus grandes fortunes du pays, en attend avant tout une réduction de la bureaucratie.

L’opinion publique est en majorité favorable à cette expérience. Un sondage publié en janvier affichait un soutien à 51% contre 23% d’opposants. Mais Markus Kanerma observe que «plus les prélèvements projetés sont élevés, plus les appuis s’amenuisent auprès du public». Parmi les professionnels de terrain, on se montre aussi sceptique face à l’efficacité du revenu de base: «Je ne sais pas si ce projet fonctionnera. Notre système social est passif. De toute manière, il nous faudrait davantage d’éléments permettant de dynamiser notre marché du travail, ainsi que nos politiques sociale et de l’emploi», critique Anu Niilo-Rämä, assistante sociale à Espoo, dans la périphérie de la capitale. En privé, un ancien activiste du RBI confesse un doute similaire: «pour relancer notre économie, nous devrions d’abord mettre fin à l’austérité de nos finances publiques».

 

Personal info
Contributor: 
Anne Berguerand
Organisation, Media, etc: 
Le Temps