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Aberkane - Oui, au revenu universel... mais sans passer par l'État

Français
Date: 
07.06.2016
Media: 
le point

Les Suisses viennent de rejeter l'idée d'un revenu de base universel. Pourtant, celui-ci a bien des avantages, à condition qu'il fonctionne à la manière des plateformes de financement coopératif.

PAR IDRISS ABERKANE, 

Modifié le 15/06/2016 à 12:00 - Publié le 07/06/2016 à 06:44 | Le Point.fr

À 78 %, les Suisses ont rejeté massivement la création d'un revenu de base universel ce dimanche 5 juin. « La vérité est un miroir brisé, et chacun en possède un petit morceau », chantait le poète mystique persan Rumi. Mais comme nous avons un ego, nous pensons que notre morceau de vérité est plus important que celui du voisin. C'est un des obstacles les plus immenses à l'action collective : pour passer de « je pense » à « nous agissons », il est nécessaire de rassembler les fragments de vérité éparpillés parmi les humains. Dans le cas du revenu universel, cet exercice politique est particulièrement fécond.

Deux fragments de vérité

Parmi les libéraux, deux fragments de vérité semblent s'opposer sur le projet d'instituer un revenu universel. D'un côté, il y a Gaspard Koenig, le penseur libéral le plus alacre de notre temps. Koenig défend avec brio que la fusion de toutes les aides étatiques en un seul revenu universel imprescriptible réaliserait de considérables économies d'échelle tout en stimulant plus efficacement la demande, en allant dans le sens d'un impôt négatif à la Milton Friedman. De l'autre, le blogueur H16, un libéral sans compromis, dont la mise en garde est tout aussi limpide : un état qui a le pouvoir de tout donner à ses citoyens a aussi celui de tout leur reprendre ; abusé par les États – et c'est dans la nature des États que d'abuser de leurs pouvoirs – l'idéal du revenu universel se corromprait rapidement en clientélisme et en chantage politique. Les deux visions sont justes, alors peut-on les concilier ?

Une proposition médiane en matière de revenu universel existe : il faut établir constitutionnellement le peuple comme la seule banque centrale légitime. Le peuple est le corps constitué suprême, mais parce que nos Constitutions ne l'ont pas établi comme tel dans la pratique, nos politiques ont oublié qu'ils lui sont strictement subordonnés, non pas seulement à l'heure des élections, mais en tout lieu, en tout temps, en continu en somme. Dans le monde économique qui est le nôtre, le pouvoir de la création et de la destruction monétaires est le plus puissant de tous. Les trois pouvoirs – exécutif, législatif et judiciaire – ne pèsent absolument rien sans les pouvoirs médiatique et monétaire. Internet fait que le peuple peut recouvrir son pouvoir médiatique. Eh bien reconnaissons aussi que le peuple doit détenir le pouvoir monétaire, et constituer une banque collégiale en lui-même, qui prêtera aux États plutôt que de voir les États lui prêter.

Théorie de la prospérité

Le revenu universel doit fonctionner sans jamais passer par l'État, en pair à pair décentralisé, à la manière des plateformes de financement participatif comme Tipeee ou du bitcoin. Ce procédé ferait d'une pierre deux coups il garantirait effectivement la subsistance et la dignité de chacun avec bien plus d'efficacité que nos bureaucraties actuelles, dans le style de Koenig, et il empêcherait fondamentalement les États ou les banques centrales de devenir les maîtres des peuples, le risque tyrannique soulevé par H16.

En tant que théorie de la prospérité, l'économie émane en Occident de la physiocratie, selon laquelle toute prospérité provient de la nature. En reliant fondamentalement la masse monétaire au peuple, le sens « Démocratie » prendrait donc une dimension économique autant que politique : toute prospérité vient du peuple. Pour l'heure, ce sont les États qui endettent le peuple, contre sa volonté et contre son intérêt, et qui décident ensuite de plans de sauvetages par lesquels ils injectent des centaines des milliards au sommet d'une pyramide qui lui est inaccessible, mais dont il paye les erreurs et l'immunité. Si nous décidions constitutionnellement que la masse monétaire doit se créer non par le haut, mais par le bas, sans passer par les banques, mais au sein du peuple souverain, si l'on reconnaît au peuple le droit de disposer du papier-monnaie comme il dépose déjà sa voix dans l'urne, nous aurons fait des progrès considérables en démocratie…

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Contributor: 
Mathieu Despont
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