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Des contestations insolites

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Date: 
15.11.2013
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24 heures
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Des contestations insolites

Révolte Les armes de protestation jouissive essaiment partout. A chacun son style

Qu’elle soit d’ordre politique, social ou économique, la grogne ne cesse de s’étendre dans le monde. Nouvelles technologies et imagination obligent, les formes de protestation se multiplient et se diversifient. Leur point commun: elles échappent aux critères classiques de l’espace politique et prônent le plus souvent la non-violence. Tour d’horizon des gestes de contestation les plus insolites. 

Les billets de la colère Face à la politique d’austérité et à la crise économique qui mine leur pays, les Espagnols font désormais part de leur exaspération en écrivant directement sur les billets de banque. Ces coupures, la plupart du temps de 5 ou 10 euros, aux messages revendicatifs sont ensuite photographiées et partagées sur les réseaux sociaux. Tôt ou tard, estiment les protestataires, ces billets finiront dans les mains des dirigeants et des banquiers. Depuis quelques jours, c’est au tour des Tunisiens de «graphiter» leurs dinars pour exprimer leur colère contre le parti au pouvoir. Les «Ennahdha dégage» commencent à pulluler dans les portefeuilles. En 2011 déjà, à Benghazi, berceau de la révolution libyenne, les antirégime avaient pris l’habitude de biffer d’un coup de stylo le portrait de Kadhafi imprimé sur les billets. Une nouvelle monnaie, sans la figure du leader déchu, a été mise en circulation en début d’année. 

Printemps: l’intimité dévoilée En Tunisie, en Egypte, des chocs culturels se produisent entre une jeunesse portée par les Printemps arabes et un nouvel ordre moral qui déçoit les attentes. Dès lors, la contestation prend des formes inattendues. Voilà qu’en pays musulman des femmes posent seins nus sur Facebook, que des foules se mettent à onduler des hanches sur unHarlem shake jugé provocateur: n’en déplaise, le corps devient l’expression de la résistance. Non sans trouver en face des réponses violentes comme ont pu le constater les Femen en Tunisie. 

Le 12 octobre à Rabat, au Maroc, des adolescents se réunissent à l’appel des réseaux sociaux devant le parlement pour un kiss-in,une démonstration de baisers, technique de protestation dont sont plutôt coutumiers les homosexuels dans les pays occidentaux. Elle dénonce l’arrestation, quelques jours plus tôt à Nador, d’un jeune homme et d’une jeune fille, âgés de 15 ans, poursuivis pour avoir osé poster sur Facebook une photo d’eux en train de s’embrasser. Lekiss-inva tourner court, à cause de l’intervention de contre-manifestants. Qu’importe, le coup des baisers massifs bravant le pouvoir aura ouvert des débats dans le pays. 

Turquie: la vie en couleurs En Turquie, la violente répression du mouvement de la place Taksim, au centre d’Istanbul, en juin, n’a pas réussi à étouffer totalement la contestation de la jeunesse. Face à des islamo-conservateurs qui abattent un à un des pans de liberté, la résistance prend des formes d’art populaire, spontané, à la symbolique forte. 

A la fin d’août, un commerçant stambouliote de 64 ans, Huseyin Cetinel, s’est mis à peindre aux couleurs de l’arc-en-ciel les 200 marches d’un escalier qu’il fréquentait tous les jours, parce qu’il le trouvait «triste». L’œuvre n’a pas duré longtemps, car des agents municipaux se sont empressés de tout repeindre en gris, cette couleur du pouvoir qui avait déjà recouvert les slogans de la révolte. L’affaire a fait le buzz, et à Istanbul, comme dans d’autres villes, des gens ont commencé à peindre de toutes les couleurs escaliers, trottoirs et murs, dans un défoulement jouissif. 

Russie: aux frontières de l’art La contestation artistique défraie aussi la chronique en Russie depuis le retour de Vladimir Poutine au pouvoir. Dans ce pays où les artistes ont appris depuis longtemps à défier l’ordre établi, ce mouvement est en pleine expansion. Pas plus tard que le week-end dernier, le performeur antirégime Piotr Pavlenski s’est cloué les testicules sur la place Rouge, à Moscou, pour symboliser «l’apathie ambiante, l’indifférence politique et le fatalisme de la société russe». En juillet, une sympathisante des Pussy Riot – emprisonnées pour avoir entonné une prière punk anti-Poutine dans un lieu de culte orthodoxe – avait mis en scène sa crucifixion devant une église de Saint-Pétersbourg. Un mois après, dans la même ville, la police saisissait un tableau représentant Poutine et Medvedev portant des dessous féminins exposé dans une galerie d’art pour manifester contre les lois homophobes adoptées par le Kremlin. 

Des icônes mondialisées Au Brésil comme en Turquie, les révoltes de juin ont trouvé leurs manifestants iconiques, au hasard des clichés donnant naissance à une véritable esthétique de la contestation. Ainsi en a-t-il été de jeunes encagoulés portant par ailleurs tous les symboles du supporter de foot au Brésil, ou encore de «la femme en rouge» à Istanbul, cette innocente qu’un policier asperge de gaz lacrymogène. Cette photo, d’une violence symbolique inouïe, a fait le tour du monde. Comme celle de «l’homme debout», un manifestant qui s’est planté, immobile, au milieu de la place Taksim, les mains dans les poches, pour ne plus bouger. L’image a fait figure de mise en abyme de la célébrissime photo du manifestant chinois planté devant les chars de Tian’anmen. Or «l’homme debout» turc n’a pas manqué de faire des émules. Tout autour de la planète, des citoyens en colère se sont pris en photo dans la même posture. C’est bien là la force de ces armes de protestation massive: elles cherchent à créer du sens à l’échelle planétaire pour des combats universels, transcendant les différences culturelles ou religieuses. 

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Contributor: 
Philippe Latty
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