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Le revenu de base inconditionnel à l’assaut de la religion du travail

Français
Date: 
09.10.2015
Type source: 
Media: 
Le Courrier

TRANSITIONS

Quatorze courageuses conseillères et conseillers nationaux, le 23 septembre dernier, ont bravé l’adversité en soutenant l’idée d’un revenu de base inconditionnel, une initiative populaire signée pourtant par 125 000 personnes. La majorité de leurs collègues l’a jugée, au mieux, utopique, au pire, carrément farfelue, stupide, insensée, délirante, irréaliste: cette proposition, aux dires de certains, est même la plus absurde jamais soumise au parlement. Déranger des élus avec de telles fariboles, c’est quasi un crime de lèse-majesté! Les signataires apprécieront...

De quoi s’agit-il? Accorder à chaque citoyen, de sa naissance à sa mort, une allocation sans contrepartie, dont le comité d’initiative n’a pas fixé le montant, mais qu’il estime à 2500 francs par mois et par adulte et à 650 francs par enfant. Bon! Dit comme ça, je l’admets, ça décoiffe! Mais il faut savoir que des allocations, il en existe déjà beaucoup: des rentes, des subsides, des aides, des payements directs, des subventions, des bourses... Bref, l’idée est de mettre tout cela dans un pot commun et de ne plus gaspiller des trésors de temps et d’argent pour caser les bénéficiaires chacun dans sa catégorie ou développer des ruses de Sioux pour traquer les abuseurs. Substituer l’équité à la morale charitable, remplacer le filet social par un socle de base.

A vrai dire, l’enjeu n’a rien de ridicule: c’est rien de moins que le sens et l’avenir du travail salarié, et des valeurs qui lui sont associées. Pour la gauche canal historique, l’emploi reste l’élément émancipateur par excellence. «Le travail demeure un moyen important d’expression et de réalisation de soi, et un facteur essentiel d’intégration sociale», a rappelé un parlementaire socialiste lors du débat au Conseil national. Fort bien, mais quel emploi? Un travail précarisé, pressurisé, flexibilisé, parcellisé, menacé, délocalisé, disloqué, discriminatoire, individualisé, contaminé par les concurrences? Est-ce cela qui forge l’identité et met debout le travailleur dans sa dignité? Plus grave: les économistes estiment que le plein emploi est un objectif désormais inatteignable: les machines et les robots se fichent pas mal d’assurer la réalisation de soi des employés!

Ce qui fait surtout hurler les gens raisonnables, c’est l’idée qu’avec un revenu de base garanti, il ne viendra plus à personne la saugrenue idée de travailler.

Certains célébreront la fin du boulot vissés dans leur fauteuil, attendant que les cailles leur tombent toutes cuites dans la bouche; les plus démunis s’auto-excluront définitivement du marché du travail; et les élites s’emploieront à rembourrer leur coussinet de base grâce à leurs gros salaires... Parce que, voyez-vous, en dehors de l’emploi, rien ne semble pouvoir générer de la dignité ni mériter de s’appeler travail: ni les tâches ménagères, ni les soins aux proches, ni ­l’éducation des enfants, et encore moins le piano, le chœur mixte, le théâtre, les partages de savoir, les associations, l’administration de collectivités et de coopératives, le sport, l’artisanat ou la politique. Pourtant ce sont ces activités qui créent du lien et de la solidarité ainsi que de la richesse: selon certaines estimations, seul un tiers des activités nécessaires à la vie sont rémunérées.

Finalement, on se demande ce qui se cache derrière l’amour quasi religieux que les Suisses portent à l’effort et au travail? Peut-être quelque chose de moins avouable? Quelque chose comme la peur du vide, une angoisse existentielle qui les pousse moins à chérir leur dur labeur qu’à détester les oisifs, hargneusement qualifiés de fainéants, de profiteurs ou de parasites. Il arrive que la vertu haïsse le vice davantage par jalousie ou par lâcheté que par sens moral.

Le débat qui va s’instaurer en vue de la votation de l’année prochaine comporte un autre enjeu encore: ce projet est de nature à bousculer le capitalisme en contestant l’aliénation productiviste et en ouvrant un large espace aux activités bénévoles, à l’économie de partage et à la sobriété volontaire. «Toute richesse est produite par quelqu’un et appartient à quelqu’un», écrivait récemment dans Le Temps, à propos de cette initiative, le directeur de l’Institut «Laissez faire». Et si on postulait le contraire? Notre terre, ses ressources, le vent, le soleil, l’eau, l’énergie, le savoir, les patrimoines génétiques, humanitaires et culturels sont les biens communs de tous. En 2013, la fortune mondiale totale atteignait 241 000 milliards de dollars. Une très grande partie de cette somme faramineuse a été générée par les spéculations du capitalisme financier, et non par un travail productif. Elle a bon dos, l’éthique du travail dont on nous rebat les oreilles! Ne serait-il pas temps que cette richesse revienne à son vrai propriétaire, l’humanité tout entière?

Personal info
Contributor: 
Ralph Kundig
Organisation, Media, etc: 
Le Courrier