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L’Etat au régime sec

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Date: 
17.12.2013
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Tribune de Genève

L’Etat au régime sec

Les Alémaniques multiplient les cures d’austérité. Les Romands sont, quant à eux, épargnés

Lucie Monnat Zurich

Ce lundi 9 décembre, sur le Kapellbrücke, d’énormes cercueils de carton ont remplacé les touristes. Mille cinq cents personnes, en majorité des étudiants et des enseignants, ont entamé une marche funèbre, commémorant ce qu’ils considèrent comme un jour noir. Cette semaine-là, le gouvernement lucernois votait son budget 2014. Celui-ci sera couplé à un plan d’austérité qui s’étend sur trois ans: le Canton doit économiser 220 millions d’ici à 2017.

Première mesure: les Lucernois subiront une hausse d’impôts, grâce à laquelle le Grand Conseil espère obtenir 60 millions de recettes fiscales supplémentaires. Le gouvernement prévoit notamment de couper largement dans les domaines de l’enseignement, de la culture et du social: outre les bibliothèques, les aides aux handicapés et à la vieillesse, c’est surtout l’école qui trinque; elle se verra amputée de 8,4 millions. Avant d’être rejetée, mercredi passé, l’idée de supprimer une semaine de cours pour les écoles cantonales et professionnelles afin d’économiser 1,45 million de francs avait aussi été très sérieusement évoquée.


Les Grecs de Suisse?

«Genève et Vaud vont bien. La configuration démographique et structurelle de l’arc lémanique est totalement différente de celle des Alémaniques»

Nils Soguel
Professeur de finances publiques à l’Institut de hautes études en administration publique (IDHEAP)


«Par manque d’argent, les écoles secondaires et primaires devraient être fermées pendant une semaine. Où ça, en Grèce? Non, dans le centre du pays le plus riche du monde, à Lucerne!» L’ancien conseiller municipal socialiste Markus Elsener pointe du doigt une réalité quelque peu saugrenue. Elle l’est d’autant plus que Lucerne est loin d’être le seul canton dans cette situation. En Suisse alémanique, les cantons et les villes qui n’ont pas annoncé de période de vaches maigres font figure d’exception.

Saint-Gall a ainsi décidé de donner une semaine de vacances de plus aux écoles professionnelles. Alors qu’elle entame son troisième plan d’économies, la Ville assiste actuellement à une cascade de départs à la retraite anticipée parmi ses fonctionnaires: effet direct de la réforme de la caisse de pension de la Municipalité (une mesure qui permettra d’économiser 216,5 millions de francs), plus d’une trentaine d’employés âgés de 60 à 63 ans tireront leur révérence à la fin de l’année.
La Ville de Zurich affiche, quant à elle, un déficit qui avoisine les 230 millions, tandis que le Canton clôt son exercice avec 175 millions en négatif. Police, administration publique, culture, protection sociale, hôpitaux: autant de domaines qui voient ainsi leurs finances amaigries dans le nouveau budget zurichois, lui aussi voté la semaine passée. Citons encore, parmi bien d’autres, Schaffhouse, qui se débat avec un déficit de 37,8 millions, le Canton de Zoug (–71,1 millions) ou le Canton de Berne, qui entame son 15e plan d’austérité en vingt ans dans le but de réduire, d’ici à 2017, un déficit de près de 400 millions de francs.


Trop de cadeaux fiscaux


Comment expliquer de telles cures d’austérité alors que la Suisse reste l’exception européenne, peu touchée par la crise?

Selon Nils Soguel, professeur de finances publiques à l’Institut de hautes études en administration publique (IDHEAP), les causes sont multiples. «La Suisse n’a pas, ou très peu, souffert de la crise financière. L’une des explications peut se trouver dans la concurrence fiscale féroce amorcée par les petits cantons tels que Zoug, Obwald ou Appenzell, analyse le spécialiste. De nombreux cantons ont appliqué des baisses d’impôts – surtout en faveur des entreprises, qui créent un véritable manque à gagner pour leurs finances.» A l’exemple du Canton de Lucerne, qui, outre une réduction de 25% en 2009, a encore réduit en 2012 de 50% son impôt sur le revenu des sociétés, devenant le canton à la fiscalité la plus favorable du pays.

Les changements structurels auxquels sont actuellement soumises les banques ne sont pas non plus étrangers au problème. Les difficultés que vit actuellement le secteur pèsent sur le bénéfice imposable et donc sur les recettes fiscales.

D’autres facteurs tels que des changements démographiques et le développement des grandes agglomérations peuvent encore être cités. Les collectivités ont davantage de charges, notamment dans le domaine du social. Pour Nils Soguel, le nouveau mode de financement hospitalier ainsi que l’introduction du concordat HarmoS engendrent de grosses dépenses qui pèsent sur les budgets des cantons.


Une loi qui force à la prudence


Tout de même, les Alémaniques ne pèchent-ils pas par excès de prudence? «Depuis la fin de la récession des années 1990, période pendant laquelle les cantons ont passablement souffert, plusieurs d’entre eux ont introduit des dispositifs contraignants de frein à l’endettement, explique Nils Soguel. Désormais, leur loi sur les finances oblige clairement les directeurs cantonaux des Finances à prendre des mesures de rééquilibrage rapides lorsque la situation se détériore. Cette même loi eur prescrit de réagir quand ils anticipent un avenir un peu plus gris».

Et, pour assainir un budget, les cantons ont deux choix: augmenter les recettes ou réduire les dépenses. «On préfère généralement la seconde solution car il est plus compliqué d’augmenter les impôts: il y a toujours un référendum qui vous pend au nez, pour autant que la hausse passe la rampe du parlement. Raison pour laquelle les cantons optent plutôt pour limiter la croissance des dépenses.»


Genève et Vaud positifs


Une fois n’est pas coutume, les Romands semblent épargnés, en particulier l’arc lémanique. Les comptes de ceux que l’hebdomadaire Weltwoche nommait «les Grecs de Suisse» il y a un an présentent une santé à rebours des clichés.

Vraiment, ou l’anguille est-elle à chercher dans une autre colonne comptable? «Non, Genève et Vaud affichent une attitude positive, confirme Nils Soguel. La configuration démographique et structurelle de l’arc lémanique est différente de celle des Alémaniques. Il n’a pas été confronté à la concurrence fiscale de la même manière que les cantons de Suisse centrale.» Cela le met à l’abri des mesures d’assainissement en particulier pour ce qui est des finances vaudoises «L’Etat de Vaud compte engager 220 nouveaux employés pour son administration. C’est tellement massif que l’on se demande comment il faisait par le passé», sourit-il.

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Ralph Kundig
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