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Alain Berset: «Le revenu de base, ce n’est pas 2500 francs de plus dans le porte-monnaie de chacun»

Français
Date: 
27.04.2016
Type source: 
Media: 
Le Temps

Pour Alain Berset, le ministre de l'intérieur, le revenu de base n'est pas une solution crédible capable de remplacer les institutions de l'Etat social, «qui fonctionnent bien». Aux yeux du conseiller fédéral socialiste, le travail reste un levier important d'intégration sociale

L'initiative en faveur d'un revenu de base inconditionnel (RBI), sur laquelle les Suisses voteront le 5 juin, est un texte «vague», critique le responsable des affaires sociales. Le chiffre de 2500 francs n'y figure nulle part, et Alain Berset refuse de s'engager sur ce montant si l'initiative devait passer. Le RBI bouleversera le système et aura des conséquences incalculables, mais sans pouvoir remplacer les prestations sociales actuelles, avertit le conseiller fédéral.

Le Temps: A priori, le RBI devait être balayé. Mais un premier sondage le donne à 50% chez les Romands, et le sujet rencontre un énorme écho sur les réseaux sociaux. Êtes-vous surpris et de quoi est-ce le signe?

Alain Berset: Non, je ne suis pas vraiment surpris. Il n’y a en fait jamais d’initiatives qui passent complètement sous le radar. Je n’ai pas pour habitude de commenter des sondages, mais nous voyons qu’un débat se développe. Il s’agit d’un vrai et riche débat, signe d’un questionnement et d’une inquiétude nés de la révolution technologique que nous vivons.

– La crainte que la course à la productivité et à la compétitivité du travail ne puisse pas continuer de la sorte?

– Il est tout à fait normal que la population s’interroge sur la solidarité au sein de la société, sur la valeur que représente le travail. Nous avons une discussion ouverte et engagée sur ces questions, et je m’en félicite, mais permettez-moi de dire que nous n’avons pas attendu l’initiative pour nous les poser.

– Le RBI se veut une réponse à la fin du plein emploi, tenue pour acquise. L’économie d’après la révolution numérique a-t-elle la capacité selon vous de fournir durablement un travail décent pour un salaire décent à chacun?

– Ce qui m’intéresse, ce ne sont pas les spéculations mais la réalité. Je constate que le taux de chômage est actuellement faible. Il peut certes fluctuer, mais il reste très bas. Je ne sais pas sur quoi repose l’affirmation selon laquelle, en Suisse, l’économie de plein emploi, c’est fini. On aurait pu la prédire à chaque changement technologique. Chaque fois, des métiers ont disparu, mais d’autres sont apparus. La force d’une société est de s’adapter. Il faut parfois du temps, mais la société est très résiliante. Je ne conteste pas, en revanche, que ces changements représentent des défis en termes de politiques publiques. En particulier dans le domaine de la formation et de la formation continue.

– Les chiffres de l’aide sociale, eux, sont nettement moins rassurants que ceux du chômage…

- Mais ce n’est pas à cela que veut remédier le revenu de base. L’État social en Suisse s’est construit par couches, chaque fois pour répondre à un besoin et dans le respect des principes du fédéralisme et de la démocratie directe. Ce qui signifie que ses diverses institutions s’appuient sur une volonté populaire forte et marquée. L’État social est en constante adaptation, qu’il s’agisse des Ier et IIe piliers, de l’assurance invalidité, etc. S’il s’agit de dire que la solidarité est nécessaire dans notre société, je dis oui à 100%. Mais la question que pose cette initiative est de savoir si, dans ce contexte, le revenu de base serait une alternative. Je dis non.

– Pourquoi?

– D’abord, il est faux de croire que le revenu de base, c’est 2500 francs de plus dans le porte-monnaie de chacun. Ce chiffre ne figure nulle part dans le texte sur lequel les Suisses vont se prononcer. De toute manière, pour ceux qui gagnent davantage, ce revenu sera intégralement ponctionné fiscalement avant d’être redistribué: il ne leur apportera donc rien. Mais surtout, et c’est l’une des principales critiques que l’on peut faire au revenu de base, il restera d’innombrables situations dans lesquelles 2500 francs ne suffiront pas. Le revenu de base ne permettra pas de compenser ce que couvrent aujourd’hui l’assurance maladie, l’assurance accident, l’assurance invalidité ou le chômage. Ces institutions de l’État social ne pourront donc pas être remplacées par le revenu de base. Les propositions de l’initiative sont peut-être séduisantes intellectuellement, mais il est extrêmement risqué de vouloir bouleverser sans nécessité un système qui fonctionne bien. A cela s’ajoute le fait qu’il n’est pas réaliste de mettre en place un tel système dans un un pays situé au coeur de l’Europe et aussi ouvert que le nôtre sans se poser la question de la migration. Nous avons 300 000 frontaliers, un solde migratoire annuel de 80 ou 100 000 étrangers en grande partie au titre de la libre circulation, et en provenance de pays dont le salaire minimum est inférieur à 2500 francs: vont-ils pouvoir bénéficier du revenu de base? 

– Vous êtes socialiste: le RBI n’est-il pas trop opposé à l’ADN d’un socialiste et au combat qu’a mené ce parti pour améliorer les conditions de travail?

– Le PS s’est toujours engagé pour donner aux gens des perspectives de développement, notamment celles d’un ascenseur social. La valeur autour de laquelle notre société est fondée depuis longtemps est celle du travail. Ce n’est pas la seule valeur ni la seule réponse: en parallèle, il y a la réflexion sur le filet social, sur la manière d’aider les personnes qui ne sont pas en mesure de subvenir à leurs besoins par leur propre travail. Mais dénigrer le travail en disant qu’il ne peut être qu’un asservissement, c’est trop court. Il y a un combat à mener pour que cela ne soit pas un asservissement et pour améliorer les conditions de travail. Mais avec de bonnes conditions, des salaires corrects, la capacité de se réaliser, le travail est un levier d’intégration et un soutien au développement personnel.

– Si l’initiative devait être acceptée, le Conseil fédéral s’engage-t-il à proposer au Parlement un revenu à 2500 francs au moins?

– Non. Le texte sur lequel les Suisses sont appelés à se prononcer ne contient aucun chiffre. On ne vote donc pas sur 2500 francs. L’initiative est tellement vague que nous avons été obligés de faire des hypothèses. Le Conseil fédéral a repris celles que les initiants ont faites dans leurs déclarations publiques et a fait des projections. Mais on ne connaît pas les conséquences qu’aurait le revenu de base, ni sur le marché du travail, ni sur la migration, ni sur le financement nécessaire.

– Les initiants chiffrent à 2 milliards les recettes fiscales supplémentaires qu’il faudrait trouver, le Conseil fédéral à 25 milliards. On reste perplexe face à des montants aussi dissemblables, les vôtres comme ceux des initiants…

– C’est aux initiants de démontrer comment ils arrivent à 2 milliards seulement. Je juge que la prévision du Conseil fédéral, à 25 milliards, est plutôt prudente, compte tenu en particulier du fait que le revenu de base ne remplacera de loin pas intégralement les prestations sociales actuelles. Elle est donc plutôt dans le bas de la fourchette. Elle correspond à 8 points de TVA. Les initiants parlent, eux, d’une taxe sur les transactions financières, politiquement peu réaliste.

– Seriez-vous favorables à des expériences locales sur le RBI comme le demande le Conseil communal de Lausanne?

– C’est peut-être par là qu’il aurait fallu commencer avant de lancer une initiative fédérale! Si cela doit se développer, je me réjouirais de voir ce que cela donne. Le RBI est une idée généreuse, nous avons mené un vrai débat au parlement avec cette idée. Mais maintenant, c’est devenu une question sérieuse: veut-on introduire le RBI dans la Constitution fédérale sans savoir quelles seront vraiment les conséquences, avec les incertitudes qui pèsent et une approche qui ne correspond ni à notre histoire ni à notre culture?

– N’est-il pas juste que la collectivité rétribue des activités qui sont essentielles au bon fonctionnement de l’économie mais qui ne sont pas rétribuées par le marché: éducation des enfants, tâches ménagères, vie associative?

– Les pouvoirs publics en sont conscients et nous le faisons dans la mesure de ce qui est possible et financièrement réaliste.

– Comment?

– Je peux donner l’exemple des proches aidants. Avec les cantons, la Confédération a développé un programme de soutien. Il s’agit de mesures que nous pouvons financer, et beaucoup peut être fait pour aider ces proches. Je peux citer aussi le projet mis en consultation l’an dernier qui prévoit une enveloppe de 100 millions destinés aux structures d’accueil dans le cadre scolaire.

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Politique des langues: «Si les cantons n'agissent pas, nous ne resterons pas les bras croisés»

Au moment où la Thurgovie joue avec le feu linguistique en décidant de repousser l'enseignement du français au secondaire, la Confédération passera-t-elle à l'action? Le moment n'est pas encore venu, la balle est encore dans le camp des cantons, explique Alain Berset. Si ceux-ci se trouvent pas de solutions pour respecter le compromis adopté en 2004, le ministre de l’Intérieur menace d’intervenir.

Le Temps: Vous avez plusieurs fois rappelé aux cantons qu’il y a une ligne rouge à ne pas franchir en matière de langues. En mettant en consultation son plan d’études qui repousse l’enseignement du français au degré secondaire, la Thurgovie ne l’a-t-elle pas franchie?

Alain Berset: Ma ligne de conduite n’a pas changé: la question des langues nationales est très importante pour un pays comme la Suisse dans lequel nous avons une grande diversité linguistique, mais aussi régionale et culturelle. C’est un facteur d’intégration. Les cantons, qui sont chargés de la formation, ont tous, individuellement, une responsabilité à l’égard de l’ensemble du pays et de la cohésion nationale.   

– Alors pourquoi n’avez-vous pas tapé du poing sur la table?

– Pour l’instant, je fais confiance aux cantons pour régler la question. Au sein de la CDIP (la Conférence des directeurs cantonaux de l’instruction publique), les cantons ont adopté en 2004 un compromis très précis sur les langues; cette stratégie a été réaffirmé en 2014 par 22 cantons contre 2. Elle prévoit que deux langues étrangères soient enseignées au cours de la scolarité primaire, dont au moins une deuxième langue nationale; l’ordre d’introduction entre cette langue nationale et l’anglais est laissé au libre choix des cantons. A cela s’ajoute que la population suisse a accepté en 2006, à une très large majorité, un article constitutionnel sur l’harmonisation scolaire. On ne peut pas revenir en arrière comme cela.

– Dès lors, la Confédération devrait intervenir, non?

– La question est sensible, il faut mener le débat le plus sereinement possible. A l’heure actuelle, nous essayons de trouver une solution avec les cantons, nous avons d’excellents contacts avec eux, comme avec la CDIP. Nous menons un travail de pré-consultation sur les différentes possibilités d’action au niveau fédéral. Nous sommes dans une situation où des décisions cantonales ont une portée nationale. Il ne faut donc pas s’attendre à ce que nous restions les bras croisés si les cantons nous remercient de les avoir consultés, mais ensuite ne respectent pas les objectifs qu’ils se sont eux-mêmes fixés.

– Faut-il absolument s’accrocher à l’enseignement de la seconde langue nationale en primaire? Est-ce que l’essentiel n’est pas le niveau linguistique atteint à la fin de l’école obligatoire? Ainsi, si l’apprentissage du français était renforcé au niveau secondaire comme veut le faire la Thurgovie, le résultat serait le même…

– Peut-être, mais en parallèle, un autre canton, celui de Glaris, fait le contraire: il veut rendre optionnelles les langues nationales au secondaire. Les cantons ne sont donc pas d’accord sur le sujet. Et il a toujours été clair que, pour obtenir une connaissance suffisante des langues à la fin de l’école obligatoire, il faut commencer la sensibilisation en primaire.

– Comprenez-vous l’argument des enseignants selon lequel apprendre deux nouvelles langues en primaire représente une trop lourde charge pour les écoliers, surtout pour les allophones?

– C’est vrai qu’enseigner deux langues étrangères à l’école primaire est exigeant en termes de moyens. Mais derrière la pratique, il y a une question de principe. Il ne s’agit pas seulement de la capacité de se comprendre. Une langue, c’est aussi l’accès à la culture de l’autre et au fonctionnement du pays. C’est une erreur d’opposer les questions pédagogiques et politiques. Elles représentent les deux faces d’une même pièce, on doit pouvoir gérer à la fois l’une et l’autre.

 

 

 

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Mathieu Despont
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