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Un diplôme... puis l'aide sociale!

Français
Date: 
03.04.2014
Media: 
Le Matin

Un diplôme... puis l'aide sociale!

Ils sortent de l’université, parfois bardés de papiers, mais sans travail se retrouvent à l’aide sociale. Ils font les frais de la révision de l’assurance-chômage en 2011. Témoignages.

Par Fabien Feissli. Mis à jour à 07h21 

«Si dans quelques jours je n’ai pas trouvé de travail, je vais devoir mettre des cure-dents dans des enveloppes». C’est un cri de détresse que pousse Bettina – nom d'emprunt pour raison de protection de la vie privée. Cette Genevoise de 30 ans se trouve dans une situation totalement absurde. Malgré un master en lettres et un postgrade en muséologie, Bettina cherche en vain du travail depuis 2011 et ne survit que grâce à l’aide sociale.

Une aide sociale qui la poussera dans quelques jours à suivre un stage d’évaluation à l’emploi proposé par les Etablissements publics pour l’intégration à Genève. Et parmi les postes proposés par l’institution, l’atelier «cure-dents» existe bel et bien. Bettina n’est pas la seule dans cette situation. «La révision de la loi sur l’assurance-chômage en 2011 a accéléré l’arrivée des étudiants à l’aide sociale», reconnaît Sabina Rondic, psychologue du travail auprès du Service d’orientation et conseil de l’Université de Lausanne.

Estelle* fait partie des victimes de cette révision. Après un bachelor à l’Unil, cette Valaisanne part suivre un master en développement à Bruxelles (B) entrecoupé d’un stage de plusieurs mois au Burkina Faso. Avant de revenir en Suisse, elle prend encore le temps de perfectionner son anglais à Londres. C’est donc confiante qu’elle commence ses recherches d’emploi. «J’étais naïve, je pensais avoir fait ce qu’il fallait pour trouver un travail facilement.»

Le retour sur terre va être brutal. Malgré des mois de recherches, Estelle ne trouve rien. Ni stage, ni même un emploi «alimentaire» de serveuse ou de caissière pour lesquels elle est jugée «trop qualifiée». En janvier 2014, ses réserves financières sont épuisées. La Valaisanne décide donc de s’inscrire au chômage. Et c’est là que la révision entrée en vigueur en avril 2011 prend toute son importance. En tant que jeune diplômée, Estelle doit attendre 120 jours avant de pouvoir toucher des indemnités. Il ne lui reste donc qu’une solution, loin de ce qu’elle imaginait en commençant ses études, l’aide sociale. «J’évite de le dire parce que ce n’est vraiment pas valorisant. Je suis révoltée mais je ne sais même pas contre qui!» peste-t-elle.

«Qu’on me donne ma chance»

Un sentiment partagé par Bettina. «Rechercher un emploi est devenu le centre de ma vie. Je pense à ça 24 heures sur 24, c’est démotivant», soupire la diplômée. Pourtant, elle a tout fait pour essayer de trouver un poste. En trois ans, Bettina assure avoir envoyé plus de 1000 postulations. «Je rigole souvent en disant que toute la Suisse a mon CV», sourit-elle.

En plus de les pousser à demander l’aide sociale, la révision de la loi sur l’assurance-chômage prive aussi les jeunes diplômés des formations mises en place par les offices régionaux de placement. Car celles-ci ne sont accessibles qu’à ceux qui touchent des indemnités. «C’est une perte de temps, on met le plus d’embûches possible sur le chemin des jeunes diplômés motivés», regrette Bettina.

Mais les deux Romandes s’accordent à dire que la loi sur l’assurance-chômage n’est pas la seule responsable de leurs déboires. Elles pointent également du doigt les universités pour le manque de professionnalisation de certains cursus. «Les étudiants devraient être mis en garde dès le début sur le fait qu’il n’y a pas forcément de débouchés dans la branche choisie», souligne Estelle.

Autres responsables de la situation, selon les deux jeunes femmes, certains employeurs. «Il y a des boîtes qui ne tournent qu’avec des stagiaires peu ou pas payés. Franchement, ce n’est pas professionnel, et c’est malhonnête», s’énerve Bettina. Pourtant, pour s’en sortir, la Genevoise espère trouver un stage même non-rémunéré. «Juste qu’on me donne ma chance, que je puisse faire mes preuves.» Estelle quant à elle est plus fataliste. «Et même si je trouve un stage, je ferai quoi après?»

Faut-il aider davantage les diplômés?

Une révision fatale

120 JOURS Depuis la révision de la loi sur l’assurance-chômage en 2011, les jeunes diplômés doivent attendre 120 jours avant de toucher des indemnités. 

PAS DE COURS En plus des indemnités, les diplômés n’ont pas non plus le droit de profiter des formations et des mesures mises en place par le chômage. 

3 MOIS Une fois les 120 jours d’attente passés, les jeunes ont droit à seulement 3 mois d’indemnités.

Interview de Mauro Poggia, Conseiller d’Etat, Genève. Département de l’emploi et des affaires sociales.

●Comment expliquez-vous que des jeunes diplômés se retrouvent à l’aide sociale? 

Je pense qu’on a sous-estimé le problème pendant longtemps. Une fois qu’on leur a donné un diplôme, on les oublie. Mais si on les laisse dans cette situation, c’est une bombe à retardement. Avec la révision de l’assurance-chômage en 2011, on a sorti des statistiques certains jeunes. Ils ne sont plus chômeurs mais ils n’ont pas trouvé du travail pour autant. Ce n’est qu’un transfert des charges de la Confédération vers les cantons. 

●Qu’est-ce que vous proposez de faire pour changer ça? 

Tout d’abord, il faut une collaboration efficace entre les départements cantonaux concernés et le secteur privé. De notre côté, nous devons rendre l’office cantonal pour l’emploi plus performant afin qu’il réponde davantage aux critères des entreprises privées. 

● Et concrètement, pour les jeunes diplômés? 

Je déplore le fait que, faute d’indemnités chômage, certains n’aient pas d’alternative à l’aide sociale. Pour leur mettre le pied à l’étrier, le canton devrait trouver des fonds, en partenariat avec les entreprises, pour leur proposer des stages rémunérés durant les 120 premiers jours où ils n’ont pas le droit au chômage. C’est dans l’intérêt de tous.

 

Personal info
Contributor: 
Mathieu Despont
Organisation, Media, etc: 
Le Matin