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Pour un revenu d’existence européen !

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Date: 
09.10.2014
Type source: 
Media: 
Le Monde

Par Yves Zoberman (Historien, auteur de L'Histoire du chômage, de l'Antiquité à nos jours, Perrin, 2011)

Le siège de la Commission européenne, à Bruxelles.
Le siège de la Commission européenne, à Bruxelles. | JOHN THYS/AFP

Inverser la courbe du chômage ? Chaque mois, comme un mauvais feuilleton, les médias annoncent que la courbe ne diminue toujours pas. Plus encore, les enquêtes d’opinion successives montrent que les citoyens n’y croient plus. Les experts, eux, répètent à l’encan que les 3 424 400 citoyens au chômage et totalement disponibles (catégorie A), « tenus de faire des actes positifs de recherche d’emploi », et les près de 5 000 000 qui « ont une activité professionnelle réduite ou en formation », sont inadaptés à la flexibilité du monde moderne et donc en partie responsables de leur situation.

Inadaptés à quoi ? Sans doute à l’absurdité d’un monde où l’on favorise comme jamais l’accumulation d’un capital de rentiers, où les profits d'aujourd'hui ne sont plus les investissements de demain et encore moins les emplois d'après-demain. Les profits existent bien, mais le théorème s’arrête là. Car les exclus de cette accumulation du capital, ces outsiders, se trouvent aussi dans l’incapacité de profiter des fruits d’un travail intégrateur.

Ce chômage involontaire constitue une telle obsession sociale que l’on n’imagine plus vivre sans lui. Pour la première fois depuis l’avènement de la société industrielle, les nouvelles générations vivront moins bien que leurs ainés. Après la période exceptionnelle des Trente Glorieuses, la remise en cause de l’Etat providence et la fin du lien pérenne à l’emploi offrent le spectacle d’une société minée par le chômage et l’insécurité sociale. Si modernité se décline avec précarité en ne vantant que la nécessaire flexibilité des pauvres, alors la faillite est au bout du chemin.

Le chômeur d’aujourd’hui a tout le loisir de chercher à qui la faute : à l’Europe, à l’euro, à la mondialisation, à l’absence de la croissance...

En réalité, depuis quarante ans, le consensus a été d’attendre des jours meilleurs en indemnisant sans réformer. Après la première crise pétrolière en 1974, le chômage est devenu « une solution plus qu’un problème » (Jacques Lesourne, Vérités et mensonges sur le chômage, Paris, 1997, Odile Jacob) parce qu’il évite de nouveaux licenciements, préserve les acquis sociaux des insiders, partage (injustement) les revenus mais pas le travail.

Plus encore, 20 ans après, l'Etat providence à la française aurait entretenu la « solution » du chômage, et les chômeurs consolideraient eux-mêmes leur situation (Denis Olivennes, La Préférence française pour le chômage, Notes de la Fondation Saint Simon, Paris, février 1994). Les chômeurs, ces assistés permanents, bénéficieraient d’une vie confortable ! Seulement voilà, ce raisonnement a sa limite : ils n’ont pas choisis d’être au chômage...

Nos gouvernements ont donc pris l’habitude de se passer la « patate chaude », incapables de prendre des mesures autres que coercitives. Le nombre des chômeurs augmente : il suffit de rappeler l’obligation de chercher activement un emploi, sinon plus d’indemnité… Surveiller et punir tient lieu de politique.

Pour sortir de cette bureaucratie sans ambition ni imagination, la solution peut venir de l’Europe. Certes, la justice sociale est absente des traités. Afin de la réintégrer, Il faut réinventer une nouvelle politique européenne favorisant la suppression d’une société à deux vitesses, ceux qui travaillent et les autres. Profiter de la crise pour opérer un renversement complet, en agissant pour que l’Europe devienne un espace sécurisé socialement.

L'instauration d’un revenu d'existence européen constituerait le premier pas d’une telle politique.

L’Europe protectrice doit inventer son pacte social. Aujourd’hui, la richesse de nos sociétés permet de concevoir une vie collective fondée sur le constat de la fin de la rareté. En séparant emploi et revenu, le pouvoir européen utilisera le fait que l’on peut produire des richesses et organiser leur distribution en opérant en partie hors de la sphère de la production.

Ce « nouveau modèle social européen » pourrait permettre à chacun des 400 millions de citoyens de l’espace Schengen d’être aussi socialement protégé, tout en retrouvant une utilité sociale aujourd’hui perdue.

Le moment est venu de proposer la tenue d’un sommet social européen entièrement consacré à la création d’un revenu d’existence et son financement par une taxe sur les transactions financières. Un rapport de l’Institut Copenhagen Economics nous a récemment montré que cette taxe européenne sur les transactions financières, rapporterait entre 17,6 et 28,2 milliards d'euros en taxant à hauteur de 0,1% les actions et obligations et à 0,01% les produits dérivés, selon une directive de la commission européenne. Avec le financement de ce revenu d’existence, on réinventerait le fameux théorème du chancelier allemand Helmut Schmidt : les profits spéculatifs d’aujourd’hui feraient la solidarité de demain et l’utilité sociale d’après demain.

Nous devons sortir du dilemme qui oppose nationalisme populiste et Europe bureaucratique. Susciter un débat politique démocratique à l’échelle d’un espace ouvert socialement protégé par un revenu d’existence européen, c’est l’enjeu des prochaines échéances politiques. Il est grand temps !

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Contributor: 
Ralph Kundig
Organisation, Media, etc: 
Le Monde