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«Nous faisons mieux que les supermarchés»

Portrait de Bernard Kundig
Français
Date: 
19.12.2013
Type source: 
Media: 
Le Temps

Le Temps du jeudi 19 décembre 2013

«Nous faisons mieux que les supermarchés»

Le nombre des bénéficiaires est en augmentation. Simon Darioli, chef du Service valaisan de l’action sociale, livre son analyse

Marco Danesi

 

L’Office fédéral de la statistique a enregistré une nouvelle progression du nombre de bénéficiaires de l’aide sociale. En 2012, le seuil de 250 000 personnes a été franchi, soit 14 200 de plus que l’année précédente, pour un pourcentage qui s’établit à 3,1% de la population résidente en Suisse. La hausse est de 6% en une année. Face aux voix qui dénoncent la générosité de l’assistance et les abus des assistés, Simon Darioli, chef du Service de l’action sociale du canton du Valais, constate que l’aide sociale, avec des moyens raisonnables, remplit son rôle d’amortisseur. Avant de quitter sa fonction après dix-huit ans, le haut fonctionnaire suggère, avec un peu d’ironie, de mettre «de l’acide sur la plaie» afin que la situation devienne «intolérable pour les décideurs», obligés ainsi d’agir. Et d’imaginer des approches différentes de la pauvreté et de ses coûts pour la collectivité. Histoire de prévenir plutôt que de guérir.

Le Temps: Les attaques contre la progression des dépenses sociales et les abus, se multiplient. Que leur répondez-vous?

Simon Darioli: Cinq pour cent du prix d’un dentifrice sert à lutter contre le vol dans les magasins. Les abus représentent 1% des dépenses de l’aide sociale: nous faisons donc beaucoup mieux que les supermarchés. Nous assurons des minimums vitaux et la plus grande partie des personnes retrouve assez vite une certaine autonomie financière. C’est le but de l’aide sociale et c’est dans l’intérêt des personnes, car plus on reste à l’aide sociale, moins on a de chances d’en sortir. Pour ceux qui en dépendent durablement, sans réelle perspective de retour à l’autonomie, on pourrait envisager des formes de soutien adapté et simplifié. Bien entendu, même dans ces cas, il faudrait, à chaque fois que c’est possible, encourager des perspectives d’indépendance.

A qui faut-il attribuer la croissance du nombre de bénéficiaires de l’aide sociale?

Avant de tirer des conclusions simplistes, il serait bon de comparer cette croissance avec l’évolution des salaires, des coûts de la santé, du prix des loyers. On verrait que ces dernières années, les conditions de vie, surtout celles de la classe moyenne, ne tendent pas à s’améliorer et que le processus de polarisation de la société tend à s’accentuer. Les raisons qui poussent les gens à demander l’aide sociale sont en réalité multiples. En 2000, une étude nous avait permis de constater qu’une combinaison de problèmes familiaux, de santé et de formation était le plus souvent à l’origine des décrochages. A cela, il faut ajouter le durcissement du marché du travail et la quasi disparition des petits emplois non qualifiés. Quant aux abus ou à la prétendue générosité des services sociaux souvent évoqués, je crois qu’il s’agit avant tout d’un défaut de contrôle plutôt que de véritable malveillance, à l’exception de quelques cas. On pourrait bien sûr intensifier la surveillance sans tomber dans la traque policière, de toute façon contre-productive, mais pour quel résultat? Régulièrement, on propose des amnisties fiscales pour permettre aux revenus non déclarés de «refaire surface». Personne n’a jamais proposé «d’amnistie sociale». Je rappelle que la présomption d’innocence vaut aussi pour les gens à l’aide sociale.

Les cantons, compétents dans le domaine, envisagent des baisses des budgets sociaux, surtout quand ils sont confrontés à des déficits répétés…

Je note ceci: en période de croissance, on tend à baisser les impôts. Le Valais est exemplaire de ce point de vue. En temps de crise, on réclame plutôt des économies, avant tout dans le social. Au final, les ressources s’amenuisent alors que les besoins augmentent. Mais à la longue, les coûts de telles politiques pourraient être plus lourds que les économies réalisées. Je crois, pour ma part, qu’il est urgent de définir des priorités et d’assurer les conditions de vie de la classe moyenne pour éviter l’érosion en cours. Il y a un intérêt économique et social à le faire, comme l’indiquait déjà le Conseil fédéral dans un message de 1919 en faveur d’une assurance vieillesse, la future AVS. La question sociale n’est pas une affaire de sentiment mais un vrai débat politique.

Que faire, alors?

Lutter contre les vues à court terme. Les politiques s’émeuvent certes de la progression de l’aide sociale, mais ils ne prennent pas vraiment la mesure du danger. La preuve: certains veulent lui couper les vivres tout en restreignant l’accès aux assurances sociales afin de favoriser le retour au travail. Mais quelles possibilités offre-t-on aux bénéficiaires de l’aide sociale? Ou alors, ils accusent une partie des bénéficiaires de tous les maux, particulièrement celui de la fainéantise. C’est un discours récurrent. Or, ces 3% de personnes assistées, avec des pics cantonaux à 7%, devraient stimuler d’autres réflexions. Car l’aide sociale est un bon indicateur de ce qui ne marche pas dans nos sociétés. Pourquoi tant de jeunes, tant de familles monoparentales, tant d’étrangers recourent à cet ultime filet? Pour inciter les décideurs à changer d’approche, nous devons rendre les choses intolérables pour les responsables politiques. Et dénoncer les failles. Comme à Lausanne, où la Ville, pénurie de logements oblige, dépense 300 000 francs par mois pour héberger dans des hôtels des personnes à l’aide sociale.

Quelles pourraient être ces approches différentes?

On doit imaginer des politiques publiques qui permettent au plus grand nombre de disposer de moyens suffisants et de perspectives encourageantes pour leur futur, sans occulter la responsabilité individuelle, dans le domaine de la fiscalité ou de la promotion de la formation professionnelle par exemple. Il est moins onéreux de prévenir la dégradation d’une situation que de la rétablir lorsqu’elle s’est péjorée. Le canton de Vaud va dans ce sens avec les programmes de formation pour les jeunes, et bientôt aussi pour les adultes, à l’aide sociale. Mais encore une fois, pour le faire, il faut avoir une vraie vision de société et définir des priorités. Cela demande du courage.

Faudrait-il également revoir les grands flux financiers concernant la facture sociale entre la Confédération, les cantons et les communes, objet de récriminations récurrentes?

Bien sûr. Il serait temps d’examiner les effets pernicieux de la RPT [répartition des charges entre la Confédération et les cantons]. Dans le secteur social, notamment, les déséquilibres sautent aux yeux, les charges fédérales évoluant en fonction du coût de la vie et les charges cantonales en fonction du coût de la santé. Sans parler des réformes des assurances sociales qui finissent par alourdir le fardeau de l’aide sociale. Il faudrait viser des rééquilibrages permanents, ou mettre en place un véritable modèle de répartition solidaire des charges entre Confédération et cantons. C’est possible, plusieurs cantons l’ont fait avec leurs communes et cela marche. Pourquoi cela ne le serait-il pas aussi au niveau fédéral?

jeudi 19 décembre 2013

 

Le nombre des bénéficiaires est en augmentation. Simon Darioli, chef du Service valaisan de l’action sociale, livre son analyse

«Nous faisons mieux que les supermarchés»

Marco Danesi

 

L’Office fédéral de la statistique a enregistré une nouvelle progression du nombre de bénéficiaires de l’aide sociale. En 2012, le seuil de 250 000 personnes a été franchi, soit 14 200 de plus que l’année précédente, pour un pourcentage qui s’établit à 3,1% de la population résidente en Suisse. La hausse est de 6% en une année. Face aux voix qui dénoncent la générosité de l’assistance et les abus des assistés, Simon Darioli, chef du Service de l’action sociale du canton du Valais, constate que l’aide sociale, avec des moyens raisonnables, remplit son rôle d’amortisseur. Avant de quitter sa fonction après dix-huit ans, le haut fonctionnaire suggère, avec un peu d’ironie, de mettre «de l’acide sur la plaie» afin que la situation devienne «intolérable pour les décideurs», obligés ainsi d’agir. Et d’imaginer des approches différentes de la pauvreté et de ses coûts pour la collectivité. Histoire de prévenir plutôt que de guérir.

Le Temps: Les attaques contre la progression des dépenses sociales et les abus, se multiplient. Que leur répondez-vous?

Simon Darioli: Cinq pour cent du prix d’un dentifrice sert à lutter contre le vol dans les magasins. Les abus représentent 1% des dépenses de l’aide sociale: nous faisons donc beaucoup mieux que les supermarchés. Nous assurons des minimums vitaux et la plus grande partie des personnes retrouve assez vite une certaine autonomie financière. C’est le but de l’aide sociale et c’est dans l’intérêt des personnes, car plus on reste à l’aide sociale, moins on a de chances d’en sortir. Pour ceux qui en dépendent durablement, sans réelle perspective de retour à l’autonomie, on pourrait envisager des formes de soutien adapté et simplifié. Bien entendu, même dans ces cas, il faudrait, à chaque fois que c’est possible, encourager des perspectives d’indépendance.

A qui faut-il attribuer la croissance du nombre de bénéficiaires de l’aide sociale?

Avant de tirer des conclusions simplistes, il serait bon de comparer cette croissance avec l’évolution des salaires, des coûts de la santé, du prix des loyers. On verrait que ces dernières années, les conditions de vie, surtout celles de la classe moyenne, ne tendent pas à s’améliorer et que le processus de polarisation de la société tend à s’accentuer. Les raisons qui poussent les gens à demander l’aide sociale sont en réalité multiples. En 2000, une étude nous avait permis de constater qu’une combinaison de problèmes familiaux, de santé et de formation était le plus souvent à l’origine des décrochages. A cela, il faut ajouter le durcissement du marché du travail et la quasi disparition des petits emplois non qualifiés. Quant aux abus ou à la prétendue générosité des services sociaux souvent évoqués, je crois qu’il s’agit avant tout d’un défaut de contrôle plutôt que de véritable malveillance, à l’exception de quelques cas. On pourrait bien sûr intensifier la surveillance sans tomber dans la traque policière, de toute façon contre-productive, mais pour quel résultat? Régulièrement, on propose des amnisties fiscales pour permettre aux revenus non déclarés de «refaire surface». Personne n’a jamais proposé «d’amnistie sociale». Je rappelle que la présomption d’innocence vaut aussi pour les gens à l’aide sociale.

Les cantons, compétents dans le domaine, envisagent des baisses des budgets sociaux, surtout quand ils sont confrontés à des déficits répétés…

Je note ceci: en période de croissance, on tend à baisser les impôts. Le Valais est exemplaire de ce point de vue. En temps de crise, on réclame plutôt des économies, avant tout dans le social. Au final, les ressources s’amenuisent alors que les besoins augmentent. Mais à la longue, les coûts de telles politiques pourraient être plus lourds que les économies réalisées. Je crois, pour ma part, qu’il est urgent de définir des priorités et d’assurer les conditions de vie de la classe moyenne pour éviter l’érosion en cours. Il y a un intérêt économique et social à le faire, comme l’indiquait déjà le Conseil fédéral dans un message de 1919 en faveur d’une assurance vieillesse, la future AVS. La question sociale n’est pas une affaire de sentiment mais un vrai débat politique.

Que faire, alors?

Lutter contre les vues à court terme. Les politiques s’émeuvent certes de la progression de l’aide sociale, mais ils ne prennent pas vraiment la mesure du danger. La preuve: certains veulent lui couper les vivres tout en restreignant l’accès aux assurances sociales afin de favoriser le retour au travail. Mais quelles possibilités offre-t-on aux bénéficiaires de l’aide sociale? Ou alors, ils accusent une partie des bénéficiaires de tous les maux, particulièrement celui de la fainéantise. C’est un discours récurrent. Or, ces 3% de personnes assistées, avec des pics cantonaux à 7%, devraient stimuler d’autres réflexions. Car l’aide sociale est un bon indicateur de ce qui ne marche pas dans nos sociétés. Pourquoi tant de jeunes, tant de familles monoparentales, tant d’étrangers recourent à cet ultime filet? Pour inciter les décideurs à changer d’approche, nous devons rendre les choses intolérables pour les responsables politiques. Et dénoncer les failles. Comme à Lausanne, où la Ville, pénurie de logements oblige, dépense 300 000 francs par mois pour héberger dans des hôtels des personnes à l’aide sociale.

Quelles pourraient être ces approches différentes?

On doit imaginer des politiques publiques qui permettent au plus grand nombre de disposer de moyens suffisants et de perspectives encourageantes pour leur futur, sans occulter la responsabilité individuelle, dans le domaine de la fiscalité ou de la promotion de la formation professionnelle par exemple. Il est moins onéreux de prévenir la dégradation d’une situation que de la rétablir lorsqu’elle s’est péjorée. Le canton de Vaud va dans ce sens avec les programmes de formation pour les jeunes, et bientôt aussi pour les adultes, à l’aide sociale. Mais encore une fois, pour le faire, il faut avoir une vraie vision de société et définir des priorités. Cela demande du courage.

Faudrait-il également revoir les grands flux financiers concernant la facture sociale entre la Confédération, les cantons et les communes, objet de récriminations récurrentes?

Bien sûr. Il serait temps d’examiner les effets pernicieux de la RPT [répartition des charges entre la Confédération et les cantons]. Dans le secteur social, notamment, les déséquilibres sautent aux yeux, les charges fédérales évoluant en fonction du coût de la vie et les charges cantonales en fonction du coût de la santé. Sans parler des réformes des assurances sociales qui finissent par alourdir le fardeau de l’aide sociale. Il faudrait viser des rééquilibrages permanents, ou mettre en place un véritable modèle de répartition solidaire des charges entre Confédération et cantons. C’est possible, plusieurs cantons l’ont fait avec leurs communes et cela marche. Pourquoi cela ne le serait-il pas aussi au niveau fédéral?

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