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Philippe Van Parijs : l'allocation universelle, solution à la crise de l'Etat-providence ?

Français
Date: 
30.04.2014
Type source: 
Media: 
Le Figaro

Le débat a été relancé récemment en France sur l'opportunité de supprimer le salaire minimum, qui serait un frein à l'embauche et un facteur de chômage. En quoi le revenu de base universel serait-il plus efficace que le salaire minimum pour concilier justice sociale et performance économique?

Croire que le chômage pourrait être réduit par la diminution du revenu minimum découle d'une vision ultra-simplifiée du marché du travail. Une telle diminution pourrait être obtenue par la suppression ou la réduction du salaire minimum garanti là où il existe et/ou par la réduction des revenus de remplacement, qui imposent dès facto un plancher à la rémunération du travail. Un tel raisonnement ne tient pas compte de l'effet macroéconomique des réductions proposées et il fait abstraction de la détérioration des conditions de vie qui pourraient en résulter.

Le revenu universel a ceci en commun avec de telles mesures qu'il vise aussi à rendre viables des emplois qui ne le sont pas aujourd'hui. Mais il est compatible avec le maintien du niveau de vie des bénéficiaires de revenus de remplacement: leur allocation serait réduite du montant du revenu universel. Il est aussi compatible avec le maintien d'un salaire minimum garantie, avec les dérogations habituelles pour les stages et autres occupations hautement formatrices. De par son caractère universel et inconditionnel, il aura pour impact systématique de promouvoir les emplois à temps partiel choisi et les emplois incluant une dose importante de formation.

Le revenu universel pourrait-il être une solution à la crise que traverse l'Etat providence? Implique-t-il sa disparition?

Le revenu universel n'implique nullement la disparition de l'Etat-Providence, mais vise au contraire à le moderniser et à l'affermir. Il consiste à glisser un socle en dessous de l'ensemble de la distribution des revenus. Il favorise par là un va-et-vient plus souple, tout au long de l'existence, entre les sphères de l'emploi, de la formation et des activités bénévoles, notamment familiales. Combiné avec un ajustement de nos systèmes d'éducation et de soins de santé, d'assurance et d'aide sociale, il offre la sécurité de base sous une forme mieux adaptée à l'économie et à la société du 21e siècle.

Le revenu universel que vous proposez serait accordé aux riches comme aux pauvres, et inconditionné. On parle souvent de «l'objection du surfeur»: l'aléa moral ferait que certains abuseraient du système. N'y a-t-il pas là pas une forme d'injustice (cautionner un chômage volontaire)?

D'abord, l'objectif et l'effet que l'on peut attendre de l'introduction d'un revenu universel n'est pas de créer une nouvelle classe oisive déconnectée du monde du travail, mais bien plutôt de répartir le travail plus largement, plus efficacement et plus équitablement au sein de la société et au fil de l'existence. Il ne s'agit pas d'une forme paroxystique d'état social passif, mais d'une forme émancipatrice d'état social actif. En outre, l'octroi à chacun d'un modeste revenu ne revient pas à ponctionner une part du dur labeur de ceux qui peuvent et veulent travailler, mais bien à distribuer plus équitablement entre tous une part de ce que nous avons reçu de la nature, du progrès technique, etc. et qui est aujourd'hui très inégalement approprié en fonction des emplois que nous avons la chance d'occuper.

Donner un revenu même aux riches qui n'en ont pas besoin, n'est-ce-pas là une forme de gaspillage des deniers publics?

Accorder le revenu universel aux riches n'est pas mieux pour les riches mais cela est mieux pour les pauvres. Les riches payeront bien entendu eux-mêmes pour leur propre revenu universel, par exemple en France par la suppression du quotient familial. Les vrais bénificitaires seront les plus pauvres, qui disposeront d'un socle sur lequel ils pourront s'appuyer, plutôt que d'un filet dans lequel beaucoup restent empêtrés.

Le revenu universel a-t-il déjà mis en place? L'Union européenne pourrait-elle être le laboratoire de cette proposition?

Le revenu universel — strictement individuel, sans contrôle de ressources ni exigence de contrepartie — existe déjà dans plusieurs pays pour les mineurs et pour les personnes âgées. Pour l'ensemble de la population, il n'est en place — à niveau très modeste, que dans l'état d'Alaska. Au niveau de l'Union européenne, j'ai proposé d'introduire un eurodividende de 200 euros financé par la TVA. Cette proposition s'appuie sur plusieurs arguments, dont l'un est simplement d'assurer la survie de l'euro. En l'absence d'ajustements par des mouvements migratoires massifs et rapides entre états, la zone euro ne pourra éviter de tituber de crise aiguë en crise aiguë que si elle introduit un système de transferts inter-individuels automatiques à travers les frontières des états. C'est un tel système qui permet aux Etats-Unis de fonctionner sans grands heurts avec une monnaie unique malgré les évolutions économiques très différents de ses états. En Europe, nous ne ferons rien d'aussi massif et complexe que l'Etat social fédéral américain. Nous devrons faire quelque chose de beaucoup plus simple dans sa distribution et son financement: l'eurodividende. Ce ne sera bien sûr pas un substitut aux Etats sociaux nationaux mais un socle commun qui permettra de les affermir.

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Contributor: 
Philippe Latty
Organisation, Media, etc: 
Le Figaro