Vous êtes ici

«Un revenu de base pour tous renforcerait la cohésion sociale»

Français
Date: 
17.05.2016
Type source: 
Media: 
24 Heures

 

«Un revenu de base pour tous renforcerait la cohésion sociale»

Votations fédérales du 5 juinL’économiste Sergio Rossi défend l’idée de l’allocation inconditionnelle. Et livre une possibilité de financement.

Sergio Rossi, professeur d'économie à l'Université de Fribourg, croit dur comme fer au potentiel d'une revenu de base versé à l'ensemble de la population.

Sergio Rossi, professeur d’économie à l’Université de Fribourg, soutient le revenu de base inconditionnel (RBI) sans se faire d’illusions sur l’issue du vote du 5 juin. Mais, selon lui, il importe d’ouvrir un débat en profondeur. Interview.

Si l’on en croit les récents sondages, l’idée d’un RBI fait très peur aux Suisses… C’est compréhensible, car elle équivaut à un changement complet de paradigme pour notre société et notre système d’assurances sociales. D’autre part, le texte de l’initiative est assez synthétique. On va seulement voter sur un principe. Le cas échéant, il resterait beaucoup de choses à régler à travers la loi d’application, notamment qui obtiendrait ce revenu de base, quel montant serait versé et, surtout, comment cela serait financé. Or ce sont ces questions qui interpellent les citoyens.

Pourquoi en arriver là?

Pour anticiper des problèmes déjà clairement observables: le vieillissement démographique, la révolution numérique qui fait disparaître de nombreux emplois, les déficits de nos assurances sociales. Autant prendre maintenant le temps d’y réfléchir plutôt que d’être acculés dans vingt-cinq-trente ans et faire des choix dans l’urgence quand le chômage se sera aggravé.

Mais comment financer un tel revenu universel?

C’est le point faible de l’initiative. Il ne suffira pas de transférer le financement des prestations sociales que le RBI remplacerait. Le seul modèle viable consiste à ponctionner à la fois les salaires et les profits pour financer la caisse du RBI. Ce serait un impôt à la source de l’ordre de 32%-34%. Ainsi, les entreprises qui remplacent leurs employés par des machines et des robots devraient aussi passer à la caisse.

Est-ce vraiment réaliste?

Oui. Ce système dynamise le tissu économique en favorisant la consommation des ménages. Il incitera les jeunes à avoir des enfants plus tôt, et en plus grand nombre. Il leur permettra de faire des études sans avoir à travailler à côté. Et une fois qu’ils auront leur diplôme, ils pourront se lancer dans des activités pour lesquelles ils ont une réelle motivation et des idées. Aujourd’hui, ils cherchent avant tout à se caser dans un emploi sûr. En Suisse, le risque de faillite et tout ce qu’il implique paralysent l’innovation.

Mais les jeunes auront-ils encore envie de se former s’ils ont la garantie de toucher cette rente toute leur vie?

Avec 2500 francs par mois, on ne va pas très loin en Suisse… Et il y a l’effet de démonstration sociale: si mes amis travaillent, gagnent bien leur vie, vont souvent au restaurant et en vacances, je n’aurai aucune envie de me sentir marginalisé. Les étudiants que je côtoie ne se contentent pas du minimum vital, ils aspirent à une vie heureuse et épanouie. Par le travail, on a beaucoup plus de relations sociales qu’en restant à la maison dans son canapé!

Prenons l’exemple d’un salarié qui gagne 5000 francs par mois et qui veut continuer à travailler. Comment et par qui sera-t-il payé si le RBI devient la règle?

Selon le modèle que je préconise, on amputera son salaire d’un tiers, soit environ 1600 francs, pour les verser dans la caisse commune. Avec les 2500 francs qu’il touchera du RBI, son revenu total passera à 5900 francs. Les gens qui sont en deçà du salaire médian vont gagner davantage. Par contre, si je gagne 12 000 francs, le tiers qui passera dans la caisse du RBI s’élèvera à 4000 fr. Au final, mon revenu sera de 10 500 fr. Les hauts salaires seront ainsi davantage mis à contribution. Cette réduction des inégalités de revenu est positive pour la cohésion sociale et pour la croissance économique car la propension de la classe moyenne à consommer est proportionnellement plus élevée que celle de la classe supérieure.

Cela va froisser les détenteurs de hauts salaires…

Oui, mais on peut considérer que les très hauts salaires ne sont pas entièrement le reflet des mérites de ceux qui les reçoivent. Ils sont aussi dus aux connaissances et aux progrès techniques réalisés dans le passé, qui ont permis au système économique de prospérer. L’idée, avec ce RBI, est de rendre à la société ce qu’elle nous a apporté en termes de bien-être.

En taxant les profits de cette manière, ne pousserait-on pas les entreprises à délocaliser si elles trouvent un régime plus favorable ailleurs?

Non. Les propriétaires des entreprises ponctionnées pour contribuer au RBI toucheront eux aussi ce RBI. Même les multimillionnaires le recevront! De plus, la Suisse restera très concurrentielle en termes d’imposition des entreprises. Elles ont tout intérêt à y rester, d’autant plus qu’elles profitent de conditions-cadres attractives et qu’elles peuvent trouver du personnel qualifié.

D’après un sondage, seuls 2% des gens arrêteraient de travailler si le RBI était mis en place; 30% choisiraient de travailler moins et tous les autres poursuivraient comme avant. Mais qui ferait encore les boulots les plus ingrats?

Il y aura un jour des robots qui nettoieront les rues, comme ceux qui tondent déjà les pelouses. Mais ces travaux pénibles devront surtout être rémunérés davantage pour être revalorisés, alors que les travaux agréables pourront être moins rémunérés. Ce n’est pas pour autant que les gens n’auront plus envie de les accomplir.

Une autre peur soulevée par le RBI est de voir la Suisse attirer encore plus d’étrangers. Vous ne croyez pas à cet eldorado?

Non. Aujourd’hui déjà, l’aide sociale en Suisse est bien plus généreuse qu’ailleurs, mais il y a un cadre juridique strict. Les migrants n’y ont pas droit, par exemple. Avec le RBI aussi, il y aura des règles. On peut imaginer un délai de cinq ou dix ans de résidence permanente en Suisse avant de pouvoir le toucher.

Avec ce modèle, l’AVS passerait à la trappe?

Oui. Ce système a bien fonctionné pendant un demi-siècle, mais il est aujourd’hui dépassé. Le RBI pourrait résoudre le problème du financement des retraites. Certains travailleront jusqu’à 80 ans s’ils en ont l’envie et les capacités, alors que d’autres arrêteront à 55 ans. Techniquement, il n’y aurait plus d’âge minimum de la retraite et plus de cotisations AVS.

Mais vous l’avez dit, il est très difficile de vivre avec 2500 francs par mois…

On continuerait à cotiser au 2e pilier, voire au 3e, pour compléter son revenu. Seuls les barèmes changeraient.

Il y a eu des essais dans le monde, notamment en Namibie et au Canada. Si le RBI est si efficace, pourquoi ne s’est-il pas déjà propagé?

Ces expériences ont montré que les problèmes sociaux comme l’alcoolisme et la criminalité diminuaient. Le tissu social s’est renforcé. En Alaska, le gouvernement verse à chaque habitant 1000 dollars par an dès l’âge de 5 ans, grâce aux ressources minières. Mais chaque région du monde ayant ses propres caractéristiques, on ne peut pas se prévaloir des observations pour dire si ça va marcher en Suisse.

La Finlande va se lancer dans un essai avec l’ambition de relancer l’emploi. Vous y croyez?

A terme, oui. Mais pas avec un RBI limité à 500 ou 600 euros par mois et de façon limitée dans le temps, comme c’est envisagé. Au lieu d’encourager l’innovation et l’entrepreneuriat, je crains que cela incite les bénéficiaires à épargner ce montant et à continuer comme avant…

Si la Suisse décide un jour de franchir ce pas, faudra-t-il faire un essai à plus ou moins grande échelle ou introduire directement le RBI pour tous?

Il faudra des projets pilotes, avec un horizon temporel infini. Ils pourraient concerner des villes comme Zurich, Genève ou Lausanne. On ferait le point après 5 ou 10 ans et, si ça fonctionne, on pourrait l’étendre à d’autres cantons, voire à l’ensemble du pays. Tout est envisageable: on peut par exemple cibler les plus de 25 ans. Mais il faudra le faire de manière honnête, et non avec la volonté délibérée de montrer que ça ne marche pas...

On se dirige vers un échec assez net le 5 juin. Selon vous, le débat aura été salutaire malgré tout?

Je l’espère. Un score de 25% de oui serait déjà un succès. Je me réjouis surtout de voir quelle proportion de jeunes dira oui. C’est pour eux et pour leur descendance que la Suisse va voter. Il a fallu près de 40 ans pour aboutir à l’introduction de l’AVS en 1948. Il faudra sans doute aussi quelques décennies pour mettre en œuvre cette autre réforme majeure. Ce qui me déçoit, ce sont les arguments populistes des opposants. Les gens qui s’insurgent contre le RBI en disant que notre système d’assurances sociales est excellent sont les mêmes qui, au parlement, essaient d’édulcorer ce système en réduisant les prestations et en augmentant les cotisations. (24 heures)

 

Le RBI en bref

L’initiative veut offrir à chacun la possibilité «de mener une existence digne et de participer à la vie publique». La Confédération instaurerait un revenu de base, versé sans contrepartie à tout le monde, dès la naissance. 

Montants Le texte n’en contient aucun. Les initiants ont cependant suggéré 2500 francs par mois pour les adultes et 625 francs par mois pour les moins de 18 ans. 

Soutien Seuls les Verts et quelques élus PS appuient l’idée. 
Selon l’institut GfS.bern, 72% des citoyens rejettent l’initiative.

Personal info
Contributor: 
Anne Berguerand
Organisation, Media, etc: 
24 Heures