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Comment faire face à la robotisation de l'emploi ?

Français
Date: 
04.12.2014
Type source: 
Media: 
humanité
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Comment faire face à la robotisation de l'emploi ?

FRANÇOIS LECLERC, HUMANITÉ DIMANCHE

JEUDI, 4 DÉCEMBRE, 2014

 Sheng Li/Reuters

Des robots servent des plats aux clients du restaurant Harbin, dans la province de Heilongjiang en Chine.

Photo : Sheng Li/Reuters

Dans l'Humanité Dimanche. Le développement de la robotisation va entraîner l’hécatombe des emplois. Même les plus qualifiés ne seront pas épargnés. Le risque majeur ? Un creusement des inégalités et le laminage d’une grande partie de la « classe moyenne ». Même les capitalistes s’interrogent : avec quels revenus ces salariés expropriés de leur travail pourront-ils vivre ? Comment l’économie va-t-elle fonctionner, si la consommation se dérobe ? Le conflit pour le partage des gains de productivité n’en deviendra que plus âpre.

L’emploi n’est plus au rendez- vous et le salaire médian (1) diminue. Et cela n’a rien de conjoncturel, commence-t-on à le percevoir. C’est à ce point que deux chercheurs, Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee (lire par ailleurs), diagnostiquent une « grande dissociation ». La faute en revient aux robots, qui vont massivement se substituer aux humains dans le travail, en raison des progrès accomplis ou à venir dans l’intelligence artificielle (lire l’entretien de Patrick Albert, page 26). Avec l’apparition de l’économie numérique, la troisième révolution industrielle est en marche. Elle va se traduire par la destruction irréversible d’un grand nombre d’emplois. Le propos peut sembler outrancier, soulignant notre impréparation à un bouleversement qui néanmoins s’annonce. Les études prospectives l’accréditant s’accumulent et le phénomène s’observe déjà. Carl Frey et Michael Osborne ont, fin 2013, ouvert le ban et développé un modèle d’analyse leur permettant de prévoir que 47 % des emplois américains allaient être « fortement menacés ». Ce chiffre résulte de l’étude, une par une, des probabilités d’automation de 702 professions.

Trader, médecin, journaliste... tous touchés

Les études qui se sont depuis succédé à un rythme accéléré aboutissent à des conclusions convergentes (lire encadré ci-contre), qu’elles aient comme terrain les États-Unis, le Royaume-Uni ou la France. À tel point que l’économiste américain Lawrence Summers, peu suspect d’idées radicales, en vient à s’émouvoir que « les robots nous prennent déjà nos emplois », y voyant le principal enjeu que le capitalisme qu’il défend va devoir affronter. De fait, non seulement les robots sont déjà très présents parmi nous, mais cela ne fait que commencer et va s’intensifier dans les secteurs d’activité les plus variés. Aussi bien dans le transport que dans l’agriculture, dans la finance que dans la médecine, dans la restauration ou le journalisme, ou bien pour des utilisations militaires, où c’est particulièrement avancé.

Le phénomène ne se limitera pas aux activités les moins qualifiées et répétitives, aux tâches les plus simples à exécuter. Les plus complexes vont également être touchées, ainsi que l’explique l’anthropologue et économiste Paul Jorion : « Les tâches qui nous semblent les plus complexes sont algorithmiques, impliquant de nombreux calculs, mais en réalité les plus aisées à programmer. Par ailleurs, plus une expertise est coûteuse à constituer, plus l’incitation financière est grande à la transcrire en logiciel. Ainsi, sur les marchés boursiers, les traders sont déjà remplacés par des logiciels appelés “algos”, pour algorithme, dans 50 à 60 % des transactions. »

Pas de pitié pour les nouveaux métiers

Les métiers nouvellement créés en application des progrès technologiques viendront-ils remplacer ceux qui vont disparaître ? Rien ne serait moins certain, d’après l’économiste Robert Skidelsky, qui donne pour exemple la société Amazon, l’un des fleurons de l’économie numérique. Celle-ci emploie 110 000 salariés mais a acheté la société de robotique Kiva en vue de supprimer près de la moitié d’entre eux. Autre exemple : le PDG de la société japonaise SoftBank, Masayoshi Son, prétend combler les besoins dans son pays atteint par le vieillissement de la population et dépourvu de tradition d’immigration : « Si le Japon employait 30 millions de robots en remplacement de personnes dans des entreprises manufacturières, cela équivaudrait à 100 millions d’ouvriers, parce que l’homme peut oeuvrer huit heures d’affilée seulement, mais le robot trime 24 heures sur 24, dimanches et jours fériés compris. »

Vers un accroissement des inégalités

Les conséquences de la robotisation ne s’arrêtent pas là. Erik Brynjolfsson décèle « une future disparité de pouvoir économique entre ceux qui possèdent les données et les algorithmes et produisent de la valeur économique, et le reste de la force de travail qui n’apporte que peu ou rien ». Robert Shiller, enseignant à Yale, considère la robotisation comme un facteur d’inégalité allant s’ajouter à celle du revenu. Les professeurs Jeffrey Sachs et Laurence Kolikoff estiment que le remplacement des travailleurs par des robots va prioritairement enrichir les propriétaires des robots. Accompagnant l’accroissement des inégalités, les classes moyennes vont se trouver en première ligne, lorsque leurs emplois qualifiés disparaîtront, ce que confirme l’Institut américain Pew, qui annonce « un rétrécissement de la classe moyenne et une explosion du nombre des chômeurs ».

La mutation se prépare à grand train. Ainsi, IBM poursuit le développement de Watson, un système qui a fait dès 2011 la démonstration de son savoir-faire en gagnant spectaculairement à Jeopardy, les jeux télévisés américains vedettes. Pour ne pas être en reste, Google a fondé un laboratoire consacré à l’ordinateur quantique – dont il est beaucoup attendu dans le domaine de l’intelligence artificielle – et acheté en janvier dernier la société Deep- Mind Technologies, qui élabore des algorithmes s’inspirant des réseaux de neurones humains. Facebook a, de son côté, créé une équipe spécialisée dans l’intelligence artificielle et investi dans Oculus. Disposant d’importants moyens de financement, les géants du Web mettent les bouchées doubles en multipliant les acquisitions de sociétés spécialisées.

Qui bénéficiera des gains de productivité ?

La nature des obstacles étant de moins en moins technologique, le délai entre la conception et la mise en oeuvre d’une innovation se raccourcissant, le rythme auquel la robotisation va progresser fait néanmoins discussion, mais pas la tendance générale. En attendant de mieux appréhender ce calendrier, des expérimentations évaluent pour l’optimiser la coexistence pacifique des humains et des robots dans le travail et la vie courante, en bonne intelligence pourrait-on dire !

Réagir avant d’avoir le nez sur l’obstacle devient primordial, mais comment ? Larry Page, le PDG de Google, s’en tient au plus élémentaire et au partage du travail, résolvant un problème pour en créer un autre : avec quels revenus les salariés à temps partiel vont-ils vivre, et comment l’économie va-t-elle fonctionner, si la consommation se dérobe ? Comment les travailleurs pourront-ils acheter le résultat de leur travail, la recette même du « fordisme », devenu depuis le principal moteur de la croissance ? Pour répondre à cette objection, Robert Skidelsky propose de réduire la semaine de travail à dix heures, sans diminution de salaire, car « cela serait envisageable si les gains dus à l’automatisation ne bénéficiaient pas essentiellement aux riches et aux puissants, mais étaient répartis équitablement ». Enfin, à Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee qui fondent leurs espoirs sur l’éducation, il répond que le progrès technologique supprimera aussi beaucoup d’emplois qualifiés.

Dissocier les revenus du travail ?

Cela conduit à chercher la réponse ailleurs, en plus déconcertant. Paul Jorion tire la conclusion que « les revenus des ménages vont devoir être dissociés de la force de travail que ses membres représentent ». Rappelant que, dès le début du XIX e siècle, Simonde de Sismondi avait proposé « que le travailleur remplacé par la machine obtienne une rente perçue sur la richesse que celle-ci créerait ensuite. La forme moderne que prendrait une telle mesure serait une taxe sur les gains de productivité ». D’autres approches vont dans le même sens. Titrant l’un de ses articles avec la formule choc « Asservir les robots et libérer les pauvres », Martin Wolf, le chroniqueur vedette du « Financial Times », défend la redistribution de la richesse via l’instauration d’un revenu de base pour les adultes, financé par un impôt sur les dommages (la pollution, par exemple) et une taxe sur la propriété intellectuelle, car il considère que « les droits de propriété sont une création sociale ». Enfin, Robert Shiller préconise l’instauration d’une « assurance salaire » ou « allocation de vie quotidienne ». À nouveaux problèmes, nouvelles approches, aussi déconcertantes soient-elles de premier abord !

Avec l’eau, les énergies fossiles, et d’une manière générale les ressources de la planète, le travail devient une ressource rare qui va devoir être partagée sans aucune échappatoire, mais comment ? D’autres revenus que ceux provenant du travail vont devoir être trouvés pour « gagner sa vie » – selon cette étonnante expression, si l’on s’y arrête – alimentant la réflexion sur les contours d’une nouvelle société et un changement de paradigme. Nous ne vivons pas la fin de l’histoire.

(1) La médiane est la valeur qui partage la distribution des salaires en deux parties égales. Le salaire médian est le montant au-dessous duquel se situent 50 % des salaires et 50 % au-dessus.

LE TRAVAIL SENS DESSUS DESSOUS, POUR LE MEILLEUR OU POUR LE PIRE ?

À la fois épanouissement et asservissement, le travail va non seulement devenir plus rare, mais il va aussi connaître un nouveau bouleversement dans la future économie numérique. Les tendances de ces changements sont déjà perceptibles, modifiant le rapport entretenu par chacun avec le travail, ou bien son organisation, ou encore sa rémunération. Ainsi, les frontières entre travail et « temps libre » s’estompent en raison de l’essor de la communication numérique. Le cours de la vie s’annonce moins strictement rythmé par la succession de périodes de formation, puis de travail, auxquelles le « non-travail », nommé retraite, succède, ces trois états étant appelés à se combiner. La figure du travailleur autonome émergera, affirmation d’une mobilité accrue et d’un développement personnel... à moins qu’elle ne soit l’expression d’une précarité accentuée ! quant à l’organisation du travail, des faisceaux denses de relations entre partenaires, fournisseurs, consultants et travailleurs indépendants constitueront des entreprises d’un type nouveau, dont des ébauches existent déjà. des collectifs de travail éphémères se succéderont, réunion de compétences organisées en vue de la réalisation de projets. Le développement du financement participatif, de l’économie collaborative (ou économie du partage) et des échanges pairs à pairs sont autant d’expressions de la mutation en cours, prémices possibles mais incertains du changement. Ainsi que l’extension à terme de la sphère des « biens communs » – objets d’une gestion collective en opposition avec l’appropriation privée – associée à la création d’un revenu universel destiné à satisfaire les besoins élémentaires.

LES ROBOTS MENACENT AUSSI LES EMPLOIS QUALIFIÉS

Cela fuse de partout ! 47 % des emplois touchés aux États-Unis d’ici dix à vingt ans, selon une étude de deux universitaires d’Oxford. Un tiers des emplois voués à disparition au Royaume-Uni selon une autre étude provenant du cabinet d’audit Deloitte, associé à la même université. Trois millions d’emplois condamnés au même sort en France d’ici à 2025, selon le cabinet Roland Berger, toujours sous l’impact de la robotisation du travail par le biais de machines ou de logiciels. Quant à l’Institut Bruegel de Bruxelles, il a chiffré à 54 % les emplois européens qui seraient dans ce cas. Autre analyse également partagée : ce ne sont plus les emplois les moins qualifiés et les moins bien rétribués qui sont menacés, mais également des emplois qualifiés. Les métiers du transport et de la logistique sont en première ligne, accompagnés par ceux de la production, de l’administration et des services, en particulier de la distribution, mais tous sont, à un degré divers, touchés. À titre d’exemple, dans la liste des métiers les plus menacés : agent de sécurité, pharmacien, magasinier, pilote d’avion, chauffeur de taxi et de véhicule de livraison.

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Mathieu Despont
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