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Les valeurs réformées en accord avec le RBI ?

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Date: 
26.05.2016
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Bonne Nouvelle

Le débat sur le revenu de base inconditionnel fait des étincelles.Le débat sur le revenu de base inconditionnel fait des étincelles.-

Les votations du 5 juin soulèvent des débats houleux, dont l’initiative pour le revenu de base inconditionnel (RBI) n’est pas des moindres. Des réformés ont exprimé leur point de vue à travers « Protestinfo ». Morceaux choisis

Pasteur spécialisé dans l’éthique du travail, Jean-Pierre Thévenaz remarque que des voix protestantes « plaident pour laisser le travail et seulement le travail apporter à chacun les ressources vitales dont il a besoin, et cela alors que les revenus de l’activité économique sont loin d’aller intégralement aux personnes qui les produisent, et alors que des gens particulièrement riches peuvent vivre de leur fortune sans travailler ». Pourtant, il rappelle qu’« on n’est pas réformé parce qu’on sait travailler, mais parce qu’on sait avoir reçu gratuitement de quoi vivre envers et contre tout : si ensuite on peut travailler, c’est parce qu’on est vivant et vivifié. Le monde n’est pas à nous, mais nous est confié pour en vivre et le cultiver selon nos forces ». Il reconnaît qu’il est ainsi permis d’imaginer « un mode de répartition généreuse des revenus issus de l’activité économique. Ressources offertes gratuitement pour en vivre, dès avant notre travail ! Les salaires versés ne représentent jamais qu’une partie des revenus produits, sans même parler des revenus de fortunes investies. Tous ces revenus seraient donc susceptibles d’une répartition dont la part salariale serait réduite pour une part plus grande aux prestations inconditionnelles, ce que propose l’initiative, dont les détails restent à préciser par des lois ».

S’il admet que la formulation de l’initiative est générale et son texte imparfait, les débats « passent souvent totalement à côté des visées de la proposition elle-même. La première question en jeu, c’est de savoir s’il faut défendre une vision fondamentale de l’être humain comme produisant d’abord ses ressources par le travail – or l’Evangile ne nous le laisse pas croire ! Là se joue le vrai choix éthique : dans une société inégalitaire et impitoyable dont les revenus vont souvent à des bénéficiaires inactifs, ne serait-il pas bon que la Constitution oblige le législateur à attribuer prioritairement à toute personne une part inconditionnelle pour ses besoins vitaux ? Tout le reste viendrait par surcroît, salaire du travail accompli, compléments requis par les handicaps, et autres nécessités. Aucune des objections relatives aux modalités de cette attribution, aussi justifiées soient-elles pour une éventuelle future législation, n’est pertinente au niveau du principe constitutionnel à poser : l’être humain est-il né pour vivre ou pour travailler ? Son travail est-il condition de sa survie, ou sa survie condition de son travail ? Une société qui ne fournit ni un travail ni un revenu à une forte partie de ses membres est menteuse si elle prétend qu’il suffit de travailler pour avoir accès à la vie. La foi en l’Evangile lui a enseigné le contraire. L’aurait-elle oublié ? » 

// Protestinfo et bn

LE CONTRE ET LE POUR

Pour Jacques-André Haury, médecin et ancien Vert’libéral, « la valeur spirituelle que les Réformateurs (Luther en tête) ont donnée au travail constitue l’un des apports les plus déterminants de la Réforme à la prospérité des sociétés occidentales. Rompant de façon radicale avec la tradition catholique médiévale qui voyait dans le travail une forme de punition, Luther considère que le travail de l’homme est profitable à lui-même et à la société et qu’il lui permet de poursuivre l’œuvre de Dieu. Par son travail, l’homme devient collaborateur de Dieu ». Notant ensuite l’« admirable prospérité » fondée par les sociétés protestantes et une situation économique meilleure dans les pays héritiers de la Réforme, il affirme que « les réformés devraient aller beaucoup plus loin, en rappelant que le RBI est profondément contraire à l’éthique protestante du travail, à laquelle tous doivent aujourd’hui la prospérité de la société dans laquelle nous vivons. Si travailler signifie collaborer à l’œuvre de Dieu, pousser chacun au travail, c’est peut-être lui ouvrir une porte vers le ciel ». En réponse, Daniel Neeser, pasteur retraité, parle d’« anachronisme. Nous ne sommes plus au XVIe siècle et le travail a changé dans son rapport à l’humain, dans son rapport au capital, dans sa dimension géopolitique ». Il ajoute que « le RBI n’est pas une mesure contre le travail et sa valeur. Il vise, certes maladroitement, à permettre de travailler à ceux qui en sont empêchés : petits indépendants, parents voulant travailler à temps partiel, créateurs d’entreprises ; il donnerait une sorte de bourse de départ à tous comme à ceux qui sont tombés… Davantage encore, en reconnaissant le travail non salarié, le RBI est proche de la fameuse éthique protestante qui valorise le travail pour lui-même et non pour le salaire qu’il produit ».

Bonus Web

  • Trois avis de réformés dans leur intégralité

    Protestants, c’est une gratuité sans condition qui nous est offerte

    Des voix protestantes se sont élevées pour répondre à l’initiative suisse qui propose un revenu distribué sans condition à chaque personne: elles plaident pour laisser le travail et seulement le travail apporter à chacun les ressources vitales dont il a besoin, et cela alors que les revenus de l’activité économique sont loin d’aller intégralement aux personnes qui les produisent, et alors que des gens particulièrement riches peuvent vivre de leur fortune sans travailler.

    La vision sociale des protestants leur permet heureusement de voter oui et non aux mêmes objets de votation! Mais savent-ils encore bien ce que dit leur foi, notre foi, la confiance qui nous a été offerte? Le protestantisme, est-ce vraiment d’abord notre éthique du travail responsable et créateur, quoi qu’on puisse en dire superficiellement?

    Entendre la Bonne Nouvelle comme des réformés, c’est avant tout l’entendre comme une grâce, un cadeau gratuit. On n’est pas réformé parce qu’on sait travailler, mais parce qu’on sait avoir reçu gratuitement de quoi vivre envers et contre tout: si ensuite on peut travailler, c’est parce qu’on est vivant et vivifié. Le monde n’est pas à nous, mais nous est confié pour en vivre et le cultiver selon nos forces.

    Il est donc permis d’imaginer dans les grandes lignes – comme le fait l’initiative sur laquelle les Suisses vont voter – un mode de répartition généreuse des revenus issus de l’activité économique. Ressources offertes gratuitement pour en vivre, dès avant notre travail!

    Les salaires versés ne représentent jamais qu’une partie des revenus produits, sans même parler des revenus de fortunes investies. Tous ces revenus seraient donc susceptibles d’une répartition dont la part salariale serait réduite pour une part plus grande aux prestations inconditionnelles, ce que propose l’initiative, dont les détails restent à préciser par des lois.

    Certes, sa formulation est donc très générale, au niveau constitutionnel. Certes aussi le texte proposé n’est pas parfait et ne recueille pas encore une majorité en sa faveur. Mais les débats autour des détails de son application éventuelle, d’ailleurs très peu probable, passent souvent totalement à côté des visées de la proposition elle-même. La première question en jeu, c’est de savoir s’il faut défendre une vision fondamentale de l’être humain comme produisant d’abord ses ressources par le travail – or l’Evangile ne nous le laisse pas croire!

    Là se joue le vrai choix éthique: dans une société inégalitaire et impitoyable dont les revenus vont souvent à des bénéficiaires inactifs, ne serait-il pas bon que la Constitution oblige le législateur à attribuer prioritairement à toute personne une part inconditionnelle pour ses besoins vitaux? Tout le reste viendrait par surcroît, salaire du travail accompli, compléments requis par les handicaps, et autres nécessités.

    Aucune des objections relatives aux modalités de cette attribution, aussi justifiées soient-elles pour une éventuelle future législation, n’est pertinente au niveau du principe constitutionnel à poser: l’être humain est-il né pour vivre ou pour travailler? Son travail est-il condition de sa survie, ou sa survie condition de son travail? Une société qui ne fournit ni un travail ni un revenu à une forte partie de ses membres est menteuse si elle prétend qu’il suffit de travailler pour avoir accès à la vie. La foi en l’Evangile lui a enseigné le contraire. L’aurait-elle oublié?

    // Jean-Pierre Thévenaz, pasteur spécialisé en éthique du travail

    Le contre

    Revenu de base inconditionnel: les réformés sont bien placés pour en parler

    La question du revenu de base inconditionnel n’est pas d’abord une question politique: c’est une question philosophique. Les Eglises héritières de la Réforme devraient en saisir l’occasion pour rappeler l’éthique protestante du travail.

    En effet, la valeur spirituelle que les Réformateurs (Luther en tête) ont donnée au travail constitue l’un des apports les plus déterminants de la Réforme à la prospérité des sociétés occidentales. Rompant de façon radicale avec la tradition catholique médiévale qui voyait dans le travail une forme de punition (Genèse 3:17 sqq.), Luther considère que le travail de l’homme est profitable à lui-même et à la société et qu’il lui permet de poursuivre l’œuvre de Dieu. Par son travail, l’homme devient collaborateur de Dieu.

    Dans la tradition catholique médiévale, la vie la plus proche de Dieu était une vie de prière retirée du monde. Quant au pauvre et au mendiant, ils offraient au riche l’occasion, par sa générosité, de s’ouvrir une porte vers le ciel. Les Réformateurs vont affirmer au contraire que c’est dans son activité au sein de la communauté que le croyant va s’approcher de Dieu en devenant Son collaborateur et en poursuivant Son œuvre de Création. C’est dans cette conception spirituelle que Calvin a interdit la mendicité à Genève, s’employant au contraire à trouver un travail pour chacun. Quant au sort des plus miséreux et des plus faibles, il le prend en charge par le développement de l’Hospice général.

    Sur cette valeur morale et spirituelle donnée au travail, les sociétés protestantes ont fondé une admirable prospérité qui a permis le bien-être matériel de tous et a contribué à éradiquer la misère. Aujourd’hui encore, on peut observer que la situation économique est meilleure dans les pays héritiers de la Réforme, et notamment que le chômage y est plus bas.

    Voici ce que les réformés devraient rappeler au moment où certains défendent le principe d’un revenu de base inconditionnel (RBI). Les milieux économiques affirment que ce revenu découragerait le travail et l’effort. Mais les réformés devraient aller beaucoup plus loin, en rappelant qu’il est profondément contraire à l’éthique protestante du travail, à laquelle tous doivent aujourd’hui la prospérité de la société dans laquelle nous vivons. Si travailler signifie collaborer à l’œuvre de Dieu, pousser chacun au travail, c’est peut-être lui ouvrir une porte vers le ciel. C’est en tout cas lui donner une chance de vivre pleinement sa foi en Dieu.

    Et la charité, là-dedans, vertu chrétienne elle aussi? Le RBI n’a rien à voir avec la charité. La charité se tourne vers les plus faibles; qu’il s’agisse de charité privée ou d’aide sociale publique, le principe en est toujours le même: protéger les plus faibles de la misère. Tout au contraire, le RBI mélange les faibles et les oisifs, ceux qui n’ont pas la force et ceux qui n’ont pas la volonté. Le RBI n’a plus rien à voir avec l’éthique de la charité.

    Il n’appartient pas aux Eglises de donner des mots d’ordre politique. Mais en un temps où les protestants s’apprêtent à célébrer le 500e anniversaire de la Réformation, un temps aussi où les protestants peinent à affirmer leur identité, le débat autour d’un RBI devrait être pour eux une occasion à saisir. Celle de rappeler les fondements spirituels de l’éthique protestante du travail qui fut et qui demeure si profitable à nos sociétés occidentales; une éthique que les protestants peuvent sans rougir apporter au débat interconfessionnel, et même au débat interreligieux.

    // Jacques-André Haury, médecin et ancien Vert’libéral

    Le pour

    L’admirable prospérité helvétique, provocation ou naïveté?

    Un anachronisme. Nous ne sommes plus au 16e siècle et le travail a changé dans son rapport à l’humain, dans son rapport au capital, dans sa dimension géopolitique. Ce qui est dit de la Réforme et de sa conception du travail qui «constitue l’un des apports les plus déterminants de la Réforme à la prospérité des sociétés occidentales» ne vaut plus aujourd’hui. Cet anachronisme disqualifie le propos. Et quand bien même nous héritons d’une certaine manière de cet apport, M. Haury ne sait-il pas que le travail est devenu (resté?) le lieu d’une exploitation de beaucoup au profit de certains et que cette prospérité qu’il vante s’est faite aussi sur le dos, l’âme et le cœur de millions de gens?

    Provocation ou naïveté?

    Comme au 16e siècle et dans les siècles suivants, le travail est aussi, et pour bien des humains, une aliénation. M. Haury n’a probablement pas lu l’étude bien connue: «L'éthique protestante et l’esprit du capitalisme» de Max Weber (parue en 1904 et 1905), dommage. Si je partage son analyse qui propose que «la Réforme a rompu de façon radicale avec la tradition catholique médiévale qui voyait dans le travail une forme de punition», je prétends qu’on ne peut plus dire sans autre aujourd’hui «que le travail de l’homme est profitable à lui-même et à la société et qu’il lui permet de poursuivre l’œuvre de Dieu, [et que] par son travail, l’homme devient collaborateur de Dieu». Naïveté ou provocation? Il faut le dire haut et fort et en tant que protestant: cela n’est pas le cas pour des millions d’hommes et de femmes, de vieillards et d’enfants dans le monde d’aujourd’hui. Quand M. Haury écrit que «sur cette valeur morale et spirituelle donnée au travail, les sociétés protestantes ont fondé une «admirable» prospérité qui a permis le bien-être matériel de tous et a contribué à éradiquer la misère», j’ai dû relire deux fois la phrase! Que fait-il des méfaits de la colonisation de l’Amérique où bien des protestants s’illustrèrent, que fait-il des injustices criantes en Suisse entre pauvres et riches dès l’ère industrielle et jusqu’à nos jours? Quand il prétend qu’ «aujourd’hui encore, on peut observer que la situation économique est meilleure dans les pays héritiers de la Réforme, et notamment que le chômage y est plus bas», je me demande ce qu’il fait aujourd’hui des «working poors» en Suisse, ou ce qu’il connaît de la vie actuelle de la paysannerie helvétique quand on sait que près d’un paysan sur quatre ne parvient pas à subvenir à ses besoins et vit en dessous du seuil de pauvreté.

    Une insulte?

    L’affirmation que «le RBI mélange les faibles et les oisifs» (sic) me choque. Là, M. Haury frise l’insulte et, de fait reprend le vieux discours de droite qui stigmatise la pauvreté et met toutes les barrières possibles au partage. Une fois de plus les pauvres sont coupables de l’être, sont des «oisifs» et les riches les bénis de Dieu. Une fois de plus le couplet est entonné d’une Suisse prospère grâce à son travail, une Suisse hors du temps qui pense ne rien devoir aux autres. Mais diantre, les temps sont encore là où la Suisse doit répondre du vol organisé de sommes astronomiques, depuis les avoirs spoliés aux juifs jusqu’aux sommes cachées par le secret bancaire et à celles blanchies dans cette si prospère Helvétie. Face à ces pratiques, qui sont les faibles et les oisifs?

    M. Haury a-t-il bien lu les textes?

    Le RBI n'est pas une mesure contre le travail et sa valeur. Il vise, certes maladroitement, à permettre de travailler à ceux qui en sont empêchés: petits indépendants, parents voulant travailler à temps partiel, créateurs d'entreprises; il donnerait une sorte de «bourse de départ» à tous comme à ceux qui sont tombés... Davantage encore, en reconnaissant le travail non salarié, le RBI est proche de la fameuse éthique protestante qui valorise le travail pour lui-même et non pour le salaire qu’il produit. La folle audace du RBI est de dissocier le travail du revenu, d’offrir une sorte de prime à l’existence, un don de départ dans la vie. Utopie ou espérance? Peut-être les deux mais que le débat est difficile!

    Instrumentaliser Luther?

    Enfin, proposer de profiter du 500e anniversaire de la Réformation, pour «rappeler les fondements spirituels de l’éthique protestante du travail qui fut et qui demeure si profitable à nos sociétés occidentales; une éthique que les protestants peuvent sans rougir apporter au débat interconfessionnel, et même au débat interreligieux» est une proposition «scandaleuse» au sens biblique de «ce qui fait trébucher». Outre les scandales financiers mentionnés, les enjeux écologiques de la surproduction-surconsommation actuelle semblent vraiment inconnus à notre auteur. Non, n’exploitons pas Luther et sa foi de cette manière!

    // Daniel Nesser, pasteur retraité

Personal info
Contributor: 
Mathieu Despont
Organisation, Media, etc: 
Bonne Nouvelle