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Le RBI n'est pas réalisable

Français
Date: 
10.05.2016
Type source: 
Media: 
Le Matin

Conseiller fédéral chargé des Affaires sociales, Alain Berset combat un projet qui ne donne aucune piste concrète.

Le premier sondage de la SSR donne 72% de votes défavorables au Revenu de base inconditionnel (RBI) soumis au vote le 5 juin prochain. Parmi les partisans, on trouve surtout des gens de gauche. Mais le socialiste Alain Berset n’est pas favorable à une proposition qui veut faire table rase du système social suisse patiemment construit jusqu’ici.

Le RBI met en avant la logique du partage contre la logique du profit. Est-ce que ce renversement de valeurs vous parle?

C’est évidemment une réflexion qui m’interpelle, seulement je suis convaincu que le RBI n’est pas la bonne réponse. Il est intéressant de constater que ses origines viennent des milieux libéraux, voire ultralibéraux, qui ont voulu avec ce système évacuer la question sociale. L’Etat donne un seul montant et puis après on n’en parle plus. Dans la théorie, il existe certes un soutien à gauche pour certaines formes de RBI, mais il existe aussi un fort soutien à droite. Cette alliance contre nature n’est pas assez mise en évidence.

Certains initiants reprennent le slogan de Mai 68: «Soyons réalistes, demandons l’impossible!» Avez-vous perdu cet idéalisme?

L’idéalisme ne peut pas être uniquement de lancer comme ça une idée sans montrer comment on va la réaliser. Etre idéaliste, c’est aussi avoir la vision de quelque chose qui puisse se réaliser un jour. C’est la force et la faiblesse de l’initiative. Sa force est de proposer un texte assez vague pour permettre un beau débat d’idées, mais sa grande faiblesse est de ne pas savoir comment on va le concrétiser.

Il y a une bonne part d’utopie dans le RBI, pensez-vous que les utopies soient dangereuses?

Au contraire, elles sont nécessaires, elles alimentent la réflexion et c’est une très bonne chose. Seulement, certaines utopies permettent d’alimenter la réflexion et s’arrêtent là. D’autres se développent, évoluent et conduisent à des résultats. Sur ce point, les initiants font parfois le lien entre l’AVS et le RBI. Mais il y a une grosse différence. L’AVS était un projet réalisable, sur le papier d’abord, puis politiquement. Pour le RBI, d’immenses questions restent sans réponses.

Les initiants parlent d’un monde du travail en pleine mutation. A cause de la numérisation, de nombreux emplois vont disparaître. Le RBI n’est-il pas une réponse?

Il y a toujours eu des ruptures dans le monde du travail: au moment de la révolution industrielle, de l’automatisation, du fordisme ou lors de l’apparition de l’informatique. Aujourd’hui, c’est toute la question de la numérisation qui se pose. C’est normal, mais le marché du travail a une immense capacité d’adaptation. Beaucoup de métiers ont complètement disparu et d’autres sont apparus. Je ne crois pas qu’on réponde à cette évolution avec le RBI, mais plutôt par la formation de base et la formation continue.

Est-ce que le RBI est la solution pour rémunérer ce qui ne l’est pas: travail ménager, éducation des enfants, bénévolat ou soutien aux personnes âgées?

D’abord, il faut poser la question: faut-il tout rémunérer? Nous savons aujourd’hui qu’il y a des pans d’activité importants qui ne sont pas ou très indirectement ou trop peu rémunérés. Si on pense au fait d’élever des enfants, il existe des facilités financières avec des primes maladie plus basses, des déductions fiscales, des allocations familiales. Est-ce suffisant? On peut se poser la question. Mais ce n’est pas en faisant table rase pour un nouveau système, dont on ne voit pas la concrétisation, qu’on avancera dans la bonne direction.

Le RBI a pas mal de succès dans le monde de la culture, chez les créatifs. Pensez-vous que dans ces milieux, il est plus nécessaire qu’ailleurs?

Oui bien sûr et c’est la raison pour laquelle je me suis beaucoup engagé avec le Conseil fédéral et le Parlement pour qu’on puisse progresser dans le soutien à la culture. C’est une question centrale et le RBI peut sembler une réponse, par exemple aux revenus qui sont irréguliers chez les intermittents. Simplement encore une fois, on ne peut pas faire table rase de tout ce qui existe pour un système dont personne n’a montré concrètement comment il faudrait le mettre en place.

Peut-on songer à l’introduire de manière locale comme le Parlement de Lausanne vient de le proposer?

Je me réjouis de voir ce que cela va donner… Je ne suis pas sûr que ce soit si simple. Les expériences dont parlent les initiants ont toujours été tentées dans des conditions qui n’ont strictement rien à voir avec la Suisse. On cite souvent l’exemple de deux villages en Namibie qui avaient introduit le RBI. Mais les projets ont été abandonnés. Surtout, il faudrait aller sur place pour voir qu’il s’agit d’une réalité sociale et économique très éloignée de la nôtre… Cela dit si des tests se font, si des villes veulent se lancer, pourquoi pas.

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Contributor: 
Mathieu Despont
Organisation, Media, etc: 
Le Matin