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Du travail et du salaire

Français
Date: 
25.03.2016
Type source: 
Media: 
Le Temps

L’initiative «Pour un revenu de base inconditionnel» vaut davantage que le mépris que lui vouent ses adversaires. Ne serait-ce que parce qu’elle permet de relayer en Suisse, les grandes interrogations que se pose le reste du monde sur le malaise du capitalisme.

«Les Suisses vont à la gare, mais ils ne prennent jamais le train.» C’est de Boris Vian, revisité par Alain Tanner (Le Retour d’Afrique). Qu’importe. On ne va donc pas s’énerver autour de l’initiative «Pour un revenu de base inconditionnel», soumise au peuple le 5 juin. Son rejet était déjà programmé avant même la récolte des signatures. Pragmatiques, attachés aux valeurs économiques et morales du travail, les Suisses ne devraient pas hésiter à rejeter une initiative qui promet que «demain on rase gratis». Ils iront aux urnes, mais ne prendront pas ce train-là.

Et pourtant l’initiative vaut bien davantage que le mépris que lui vouent ses adversaires. Ne serait-ce que parce qu’elle permet de relayer en Suisse, pays du plein-emploi et de la prospérité, les grandes interrogations que se pose le reste du monde sur le malaise du capitalisme. Stagnation, voire baisse des revenus dans les économies avancées, déclin des investissements par rapport à l’épargne, baisse des taux d’intérêt, augmentation des inégalités au sein des pays mais pas entre eux, dérégulation du travail, ces tendances lourdes constatées depuis une trentaine d’années traduisent un dérapage du capitalisme, une rupture entre la rémunération et le travail effectué, notent des économistes tels que Charles Goodhart, de Morgan Stanley. Les promesses mirifiques ne sont pas tenues.

La Suisse n’échappe pas à ces interrogations. On a vu ces derniers jours le conseiller aux Etats Thomas Minder, que l’on ne saurait soupçonner de cacher une carte du PS, s’alarmer du parachute doré de 7,2 millions de francs de l’ancien directeur général de Zurich Insurance Group, Martin Senn. Et cela malgré l’article de la Constitution «Contre les rémunérations abusives». La prime de bienvenue de 14 millions du patron de Credit Suisse, Tidjane Thiam, est à classer dans la même catégorie.

Même si les inégalités de revenus sont moins flagrantes en Suisse, il reste toute de même que le taux de pauvreté des actifs occupés, c’est-à-dire des personnes qui ne peuvent vivre de leur salaire, se maintient à 3,5% de la population active. Le revenu de base inconditionnel est une réponse partielle à ce problème.

Mais l’initiative ne répond pas aux deux grandes questions qui se poseront dans un futur proche en raison de la concentration du capital et de l’évolution démographique: la compatibilité entre une économie globalisée et les démocraties nationales, d’une part, et, d’autre part, la répartition des ressources entre actifs et inactifs. Dans sa colère, Thomas Minder met le doigt sur les rapports de force inégaux des holdings mondiales, mobiles, et la souveraineté limitée des Etats. Cette question sous-tend, par exemple, le débat sur la réforme de l’imposition des entreprises: y a-t-il d’autre choix que de s’aligner sur les règles d’entreprises évoluant au niveau mondial? A moins d’un ordre économique mondial. Ce qui paraît assez illusoire.

L’autre question, bien plus cruciale, sera celle de la répartition des ressources dans un monde vieillissant, caractérisé par une diminution des actifs et une forte augmentation des bénéficiaires du soutien de la communauté. Avec, à la clé, inflation et augmentation de la charge fiscale.

Et le travail? Traitant des efforts constants de l’homme pour soulager «la peine de vivre», Hannah Arendt notait, dans Conditions de l’homme moderne, que nous serons assez ingénieux pour éliminer un jour le travail du nombre des activités humaines. Et entrer ainsi «dans la passivité la plus inerte, la plus stérile que l’histoire ait jamais connue».

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Contributor: 
Mathieu Despont
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Le Temps