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Revenu de base inconditionnel: la guerre des gauches

Français
Date: 
21.04.2016
Type source: 
Media: 
Le Temps

Les Verts et le POP l’approuvent, le PS le rejette: le RBI soumis au vote le 5 juin dessine une ligne de fracture nette entre partis de gauche. Explications

Si fondamentale, une telle différence de position en devient extraordinaire. Hormis dans le canton de Genève, l’initiative populaire «pour un revenu de base inconditionnel (RBI)», qui veut mettre à disposition de chaque résident adulte 2500 francs par mois, provoque une profonde scission au sein de la gauche.

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Réunis en assemblée samedi dernier, les Verts et les instances fédérales du POP ont décidé de prôner une adoption du texte, tandis que les délégués socialistes se sont prononcés à une forte majorité pour son rejet. Le clivage était moins marqué lors des débats au Conseil national. Mais les délégués des partis ont une autre vision. Ils tracent une ligne de fracture qui dit toute la différence entre le vert et le rouge en politique suisse.

Décroissance contre productivisme

Soutenir ou non le revenu de base inconditionnel est tout d’abord une question de foi. «Au PS, nous croyons au plein-emploi, à la croissance. Les Verts sont beaucoup plus pessimistes sur l’impact des progrès techniques sur le travail», souligne le conseiller national Jean Christophe Schwaab (PS/VD), pour qui le fait de voir le RBI comme une solution à la révolution numérique est un leurre. «Ce n’est pas la première fois qu’on nous annonce la fin du travail», sourit le syndicaliste.

«Aujourd’hui, pour pallier l’automatisation croissante, on fait une course à la production et à la consommation qui n’est pas durable, rétorque Lisa Mazzone, vice-présidente des Verts Suisse. Nous avons une vision moins productiviste de l’individu.» La Genevoise note au passage qu’en 1999 déjà, le programme des Verts mentionnait un revenu minimal d’existence. Entre les deux positions, le conseiller national Denis de la Reussille (POP/NE): «Nous sommes attachés à la relation travail-revenu. C’est presque dans nos gènes. Mais il n’est pas interdit de se poser la question du RBI. Le fait que 7 à 8% des gens sont exclus du monde du travail doit nous interpeller».

Etat contre individu

La vision du revenu de base inconditionnel est aussi question de rapport à l’Etat. Le PS croit aux solutions collectives, tandis que les Verts assument dans ce combat leur côté libertaire. «Le RBI offre aux individus une manière de choisir librement leur mode de vie. Les Verts aspirent davantage à l’organisation citoyenne, sans toutefois renier l’Etat social», avance Lisa Mazzone. Ce côté libertaire explique sans doute le fait que d’autres écolos, de droite ceux-là, puissent se montrer hésitants sur le RBI. Les Vert’libéraux vaudois ont ainsi rejeté l’initiative de peu, par 27 voix contre 17 et deux abstentions, après un «débat passionné».

Quand l’histoire pèse

L’histoire des partis joue un grand rôle dans la guerre des gauches sur le revenu de base inconditionnel. «Tout bazarder pour passer à autre chose est plus difficile quand on a 125 ans d’histoire et que l’on a mené des décennies de combat pour arriver à des résultats tels que l’AVS ou l’assurance maternité que lorsqu’on vient d’un mouvement politique qui ne s’est jamais positionné comme le constructeur de l’Etat social», claque Jean Christophe Schwaab.

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«Le RBI est l’œuvre sociale de l’avenir, dans la tradition de l’AVS vue encore dans les années 1880 comme une utopie totale», estime pour sa part l’un des initiants, Oswald Sigg, membre du PS. Il se dit déçu par le décalage qu’il perçoit entre la base et les dirigeants du Parti socialiste sur le RBI: «Le personnel politique du parti est enfoncé dans la politique administrative et formelle. Le revenu de base inconditionnel est à la fois trop utopiste, trop exotique, et hors programme pour lui.»

Question de clientèle?

Et si tout cela n’était qu’une question de clientèle? Les esprits moqueurs ricanent à propos des syndicalistes du PS, estimant qu’ils perdraient leur raison d’être si un revenu de base était instauré, tandis que les Verts sont vus comme les séducteurs des artistes. «C’est un argument méprisant et faux qui plus est: avec un revenu de base à 2500 francs, il faudrait continuer à travailler. Et du moment où il reste une relation employeur-employé, le besoin de syndicats demeure», affirme Jean Christophe Schwaab. «Les ouvriers pensent-ils d’une manière et les artistes d’une autre? Je ne crois pas. Le RBI est une question d’accomplissement de l’individu», affirme Lisa Mazzone. Le popiste Denis de la Reussille préfère parler des vertus du débat plutôt que de retombées électorales: «Les probabilités que l’initiative soit acceptée sont insignifiantes. Mais il serait dommage de tout balayer d’un revers de la main sans profiter de débattre de nos assurances sociales.»

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Contributor: 
Mathieu Despont
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Le Temps