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Revenu de base inconditionnel: bon pour l’île de Robinson

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Date: 
07.04.2016
Type source: 
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L'Hebdo

RUDOLF STRAHM Cet éditorialiste très en vue outre-Sarine est né en 1943 dans le canton de Berne. Il a été conseiller national socialiste de 1991 à 2004 et président de la Commission de l’économie et des redevances de 1999 à 2001. Il a cosigné en 2001, avec Simonetta Sommaruga, le Manifeste du Gurten, de teinte sociale-libérale. En 2001, il a été nommé Monsieur Prix, un poste qu’il allait conserver jusqu’à sa démission

RUDOLF STRAHM Cet éditorialiste très en vue outre-Sarine est né en 1943 dans le canton de Berne. Il a été conseiller national socialiste de 1991 à 2004 et président de la Commission de l’économie et des redevances de 1999 à 2001. Il a cosigné en 2001, avec Simonetta Sommaruga, le Manifeste du Gurten, de teinte sociale-libérale. En 2001, il a été nommé Monsieur Prix, un poste qu’il allait conserver jusqu’à sa démission

Le concept d’un revenu de base pour tous est un tueur de l’Etat social, donne une vision dépréciative du travail, argumente Rudolf Strahm dans cette chronique que le «Tages-Anzeiger» et «Der Bund» ont publiée. L’ancien Monsieur Prix dénonce encore le calcul des coûts élaboré par les initiants, tout en relevant que le système social actuel nécessite une réflexion.

Le peuple suisse se prononcera bientôt sur le projet le plus utopique qui ait jamais été proposé par le biais d’une initiative fédérale. Elle demande un revenu de base inconditionnel pour tous les habitants de ce pays dès 18 ans. Les initiants suggèrent une rente mensuelle de l’Etat de 2500 francs par adulte, suisse ou étranger, et de 600 francs par enfant. Selon le Conseil fédéral, ce système coûterait au total 208 milliards de francs par an. En contrepartie, selon les initiants, les versements actuels de rentes, d’aide sociale et de prestations de chômage seraient abolis.

A la base de cette utopie sociale on trouve des artistes, des acteurs de la culture, des partisans de la croissance zéro, mais aussi des théologiens en quête sincère d’une société plus humaine. Leur vision est l’idéal de la «bonne vie», de la «vita activa» en se libérant de l’aliénation par le travail. En toile de fond se situent des conceptions de l’homme et des compréhensions du travail fondamentalement différentes.

J’explique d’emblée ce qu’il y a, à mon avis, d’incohérent dans cette «vision», ainsi que les initiants nomment leur projet. Chaque jeune habitant du pays devrait percevoir une rente de l’Etat dès 18 ans, sans condition, sa vie durant, y compris sans contre-prestation personnelle. Si deux jeunes gens emménagent ensemble, ils peuvent disposer d’une rente mensuelle de 5000 francs, sans condition, leur vie durant. Où est alors l’incitation à assumer le chemin souvent pénible de l’école au monde du travail? Où restent la pression ou l’aiguillon vers l’apprentissage d’un métier, l’effort de se présenter tous les matins dès potron-minet à son entreprise formatrice? Ou, tout aussi contraignant, de s’échiner à l’école secondaire ou supérieure?

Impensable, dans un monde globalisé, une société où ne s’exercent à l’adolescence ni pression à l’intégration ni le moindre devoir d’autoresponsabilité. C’est le pays de cocagne.

Impensable, une rente à vie de l’Etat pour tout un chacun dans un pays aux frontières ouvertes et à l’immigration libre depuis le monde entier. Le revenu de base inconditionnel en solitaire est une stratégie pour l’île de Robinson Crusoé.

Certes, il y a des gens de tout âge qui savent s’occuper tout seuls de manière créative. On ne saurait reprocher à la «classe créative», dont font partie les partisans, d’idéaliser le type d’humain qui fait ses choix et ambitionne une activité créative toute à lui. Ces temps-ci, dans les hautes écoles d’art, 6200 étudiants sont formés en beaux-arts, musique, théâtre et danse: c’est trop. Au terme d’une formation difficile et coûteuse, indique la statistique, la plupart d’entre eux finissent dans des conditions de revenus précaires. Notre société a peu à proposer pour les projets de vie artistiques. Il est donc compréhensible qu’une rente de l’Etat émane de ces milieux.

Mais cette initiative recèle aussi une compréhension dépréciative du travail. Le travail serait une «aliénation», le travail répétitif serait abrutissant, le travail serait fatalement victime des robots. Les initiants ignorent que, pour l’homme, le travail donne aussi du sens, qu’il a une valeur en soi, qu’il contribue à l’intégration sociale. Tout le monde ne veut pas travailler en toute autonomie pour soi. Le travail sans structures en demande trop à plein de gens.

La thèse tendance de certains professeurs américains, diffusée ces temps-ci et répétée en Suisse sans regard critique, selon laquelle la révolution industrielle 4.0 remplacera le travail par des automates et des robots n’a chez nous aucun fondement.

L’industrie 4.0, soit la combinaison entre travail industriel et informatique, est en usage chez nous depuis belle lurette et elle a le vent en poupe. Elle ne requiert chez nous pas moins de salariés mais davantage et – c’est vrai – munis de compétences toujours plus pointues et d’une formation professionnelle continue permanente!

Puis il y a l’illusion des féministes qui pensent que le revenu de base inconditionnel pour tous impliquerait sur un pied d’égalité les hommes dans le travail domestique. Montrez-moi ces machos, suisses ou étrangers, qui à l’aide d’un tel revenu de base langeraient régulièrement bébé et prépareraient son biberon!

Le calcul des coûts des initiants pour le système du revenu de base est hasardeux et met en rogne tous ceux qui se donnent la peine de le vérifier. Les versements aux chômeurs et l’aide sociale doivent être remplacés et tous les salaires réduits de 2500 francs. Et les prix devraient simultanément baisser en conséquence. Un tel choc déflationniste ne peut sévir que sur l’île de Robinson Crusoé.

Tout le monde n’a pas les mêmes besoins sociaux. Les 367 000 bénéficiaires de rentes complémentaires de Suisse ont besoin de deux ou trois fois le revenu de base mensuel promis de 2500 francs. Les plus de 100 000 personnes nécessitant des soins ou une prise en charge dans des établissements spécialisés coûtent en moyenne 8700 francs par mois. Là, le revenu de base promis ne suffit pas.

Le concept d’un revenu de base pour tous est un tueur de l’Etat social. C’était l’objectif conscient, dans les années 60, de Milton Friedman, l’initiateur néolibéral de cette idée. Son concept n’est ni social, ni de gauche, ni social-démocrate. C’est un système «Beppe Grillo», du nom du politico-comique italien qui promet à tous les Italiens un revenu de base inconditionnel.

La social-démocratie qui, depuis plus de cent ans, a gagné cet Etat social de haute lutte s’est toujours fondée sur l’homme au travail. Elle voulait même un droit au travail et elle demandait une libération dans le travail, pas une libération du travail. Pour elle, les institutions sociales ont toujours été là pour combattre la pauvreté imméritée, mais jamais par une rente d’Etat sans conditions.

Reste que nous aurions désormais l’occasion de réfléchir au système social tel que pratiqué aujourd’hui. Je crois que nous devons d’abord nous demander comment cela se passe pour les plus de 50 ans qui sont expulsés à contrecœur du processus de travail et ceux qui, dès 50 ans, n’obtiennent plus d’emploi fixe. Une demande en ce sens serait à coup sûr plus sympathique. Je crois par ailleurs que nous devons chercher des solutions pour que les divers systèmes de paiement historiques des institutions sociales (aide sociale, AVS, AI, assurance maladie) puissent être judicieusement réunis pour leur mise en œuvre (pas forcément pour leur financement) en une instance unique proche du public, dotée d’une consultation et d’une prise en charge coordonnées. L’actuelle collaboration interinstitutionnelle de ces offices fonctionne plus mal que bien et les exécutifs à tous les niveaux se défilent face à la mission d’assumer la coordination.

Mais il est à craindre que l’utopie d’une rente d’Etat à vie et sans conditions n’étouffe plus qu’elle ne la soutient cette recherche de solution aux problèmes brûlants.

Traduction Gian Pozzy

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Contributor: 
Mathieu Despont
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L'Hebdo