Vous êtes ici

Les machines feront de nous tous des intermittents

Français
Date: 
24.06.2014
Type source: 
Media: 
France culture
Themes: 

Tout récemment, la revue en ligne Regards sur le Numérique, posait la question : « Comment travaillerons-nous demain ? ». Parmi des réponses plus ou moins attendues, on trouve celle du bien connu bloggeur Thierry Crouzet, que je me permets de vous citer un peu en longueur :

« Les musiciens, les écrivains, les peintres, les développeurs de logiciels libres, les parents qui restent à la maison pour s’occuper de la famille, les bénévoles dans une multitude d’associations, les élus municipaux… tous ont un travail, ils n’en cherchent pas. Nous sommes de plus en plus nombreux à nous vouer à des tâches non rémunérées […] C’est en même temps une envie, née d’un plus haut degré d’éducation et des nouvelles opportunités offertes par le numérique, et une nécessité économique, les machines et les algorithmes prennent nôtre place, les coûts de production tendent vers zéro et les revenus avec. […] Sans changements de notre organisation économique, seuls les propriétaires des robots et des algorithmes, et quelques artistes vedettes et fonctionnaires réussiront à gagner leur vie. Tendance déjà manifeste quand vont voit se creuser l’écart entre les pauvres et les riches. Pour nous sortir de cette impasse, nous devons bannir l’usage du mot chômage et instaurer un revenu de base inconditionnel. Nous serons alors libres de ne pas travailler pour un salaire et coopérerons, créerons et innoverons davantage, motivés par nos désirs profonds et non par les seules contraintes du marché. […] Ce renversement s’imposera comme la conséquence de l’automatisation des processus physiques et cognitifs. Nous n’allons pas vers une société d’oisifs, mais une société de travailleurs indépendants. »

Bien sûr, les économistes sérieux auront beaucoup à redire sur le modèle proposé, mais faut-il écouter les économistes sérieux ? Ce qui me semble intéressant dans les propos de Thierry Crouzet, c’est la combinaison de l’ancien et du nouveau. Ancien, car il reprend à son compte la vieille idée du revenu de base inconditionnel – qui prend avec variation d’autres noms «  revenu universel », « allocation universelle », « revenu minimum d’existence » et qui consiste à fournir inconditionnellement à tout citoyen un revenu de base qui est le même pour tout le monde, ne dépend donc pas de l’âge, des revenus etc. Une mesure qu’on a vu portée par des libéraux (dans l’idée que cela pourrait alléger la bureaucratie de l’Etat –Providence en substituant à nombres de dispositifs existants comme le RSA, la prime pour l’emploi, les allocations familiales etc.) et par la gauche vraiment de gauche (dans l’idée que cela pourrait être le début de la fin du capitalisme). Mais Thierry Crouzet articule cette mesure à une question très contemporaine : le remplacement de l’homme par la machine (ou au tout au moins l’algorithme) dans nombre de ses fonctions. Vieille crainte, me direz-vous, d’être remplacé par des machines. Oui, mais réactivée plus que jamais par l’augmentation exponentielle de la puissance de calcul et par le constat de certains des analystes les plus subtils des questions numériques. Je pense en particulier à quelqu’un comme Jaron Lanier – mais il est loin d’être le seul -, pionnier de l’Internet, inventeur de ce magnifique terme de « réalité virtuelle », critique acerbe de ses dérives contemporaines, et qui clame depuis plusieurs années déjà que la classe moyenne est en train de disparaître aux Etats-Unis. Ce qu’on craignait depuis la fin du 19ème siècle est en train de se produire, dit Lanier, des machines et des programmes occupent une partie des emplois qui étaient ceux de la classe moyenne, accroissant le fossé entre un prolétariat toujours nécessaire à l’économie numérique et l’élite de cette même économie. La solution de Lanier est intéressante : que le simple fait d’être internaute soit rémunéré, car après tout, en fournissant des données à des entreprises qui ensuite les monnaient, nous créons de la valeur. La solution est très différente du revenu de base inconditionnel mais le constat n’est pas éloigné : le travail change, il faut imaginer de nouvelles formes de rémunération. Ne retrouve-t-on là une question qui est centrale dans l’intermittence : comment rémunérer ce qui est échappe aux vieilles définitions du travail ? Comment penser et caractériser qui est entre le travail ? Est-ce que le chômage est toujours de l’inactivité ? Parfois, on regrette (mais comme on le regrette à d’autres moments de la vie politique, quand on parle des retraites par exemple), que ces discussions ne soient pas l’occasion d’un vrai débat sur le travail, sa nature et son avenir. Car par bien des aspects, l’intermittence pourrait être un laboratoire permettant d’anticiper les mutations que va nous imposer la technologie, plutôt qu’un statut dont on a l’impression que beaucoup aimerait voir le disparaître.

Personal info
Contributor: 
Mathieu Despont
Organisation, Media, etc: 
France culture