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Revenu de base, pour une économie de l’attention

Français
Date: 
02.06.2016
Type source: 
Media: 
Le Temps

En libérant les individus de la contrainte salariale qui soumet la plupart d’entre nous à l’alternative du «Bosse ou crève!», un revenu de base libérerait la personne des contraintes d’asservissement liées aux lois actuelles du marché, soutient Yves Citton, professeur à l’université de Grenoble

Ce que propose l’initiative pour un revenu de base ne relève ni de la charité, ni de l’assistance sociale, encore moins de l’utopie, mais de la plus juste et plus nécessaire rémunération d’un certain type de travail: le travail de l’attention. Il s’agit en réalité d’adapter nos sociétés aux nouvelles contraintes et aux nouvelles possibilités propres à des modes de production où l’attention joue un rôle de plus en plus important.

Deux types d’arguments peuvent être mobilisés à cet égard. On peut tout d’abord revendiquer le besoin de rémunérer un travail de l’attention qui excède considérablement la sphère étroite de l’emploi salarié. En plus de l’attention que nous consacrons à notre emploi, nous sommes également attentifs à nos proches dont nous prenons soin, aux demandes d’aides auxquelles nous proposons des solutions sur des forums en ligne, aux messages que nous faisons circuler sur Facebook, et jusqu’aux passants que nous évitons de heurter en marchant dans la rue.

Burn-out, dépressions, hyperactivité, autant de symptômes

Toutes ces activités consistant à prêter attention aux autres sont en train de prendre une ampleur énorme, et peuvent être considérées comme une forme de travail méritant salaire – ne serait-ce que pour assurer la reproduction du système productif.

Burn-out, dépressions, sentiments de saturation informationnelle, mais aussi diagnostics d’hyperactivité et de déficits attentionnels sont les symptômes les plus courants des pressions qui affectent structurellement ce travail de l’attention, avec des coûts croissants. Le revenu de base mérite d’être présenté comme une avance faite à chacun(e) d’entre nous pour nous permettre d’accomplir ce travail de l’attention dans de meilleures conditions.

Mais l’instauration d’un revenu de base peut être soutenue par un second type d’argument. Il ne s’agit plus ici de valoriser l’attention comme une autre forme de travail, extérieure à la sphère de la production salariée, mais comme une condition définitoire de toute forme de travail.

On peut s’inspirer de Simone Weil pour distinguer, au sein des tâches requérant un effort attentionnel volontaire, celles qui imposent un certain asservissement de l’attention. Travailler à la chaîne, à la caisse d’un supermarché ou au sein de lourdeurs bureaucratiques impose de maintenir notre attention tendue dans des tâches qui ne la vivifient ni ne la gratifient guère.

Le salaire compense l’asservissement

Si, dans notre sens moral commun, tout travail mérite salaire, c’est dans la mesure où la tâche accomplie impose une certaine dose d’asservissement de l’attention. Si tout salaire exige travail, c’est que la rémunération salariale est perçue comme venant compenser l’asservissement consenti pour l’accomplissement de la tâche.

L’un des nombreux avantages d’instaurer un revenu de base tient à la réévaluation des taux de rémunération que cela ne manquerait pas d’entraîner. Les emplois les plus asservis et les plus asservissants se situent fréquemment – quoique pas toujours – au niveau du salaire minimal.

Dès lors qu’une allocation universelle garantirait un revenu proche de ce salaire minimal, les compensations versées pour attirer les travailleurs vers certaines tâches à forte dose d’asservissement attentionnel devraient être significativement réévaluées. On obtiendrait ainsi un système bien plus conforme à notre sentiment de justice, dans lequel la part variable du revenu apporté par le salaire serait proportionnelle à la dose d’asservissement consenti pour accomplir une tâche estimée nécessaire au bien-être commun.

En libérant les individus de la contrainte salariale qui soumet la plupart d’entre nous à l’alternative du «Bosse ou crève!», un revenu de base à plus de 2000 francs libérerait l’attention des contraintes d’asservissement, de sursollicitation et de sous-sollicitation auxquelles la soumettent les lois actuelles du marché de l’emploi, soumis à un régime de compétition exacerbée. Il y va de nos survies mentales autant que de notre prospérité économique. Nos attentions valent mieux que nos profits!

Personal info
Contributor: 
Ralph Kundig
Organisation, Media, etc: 
Le Temps