Vous êtes ici

Profession stagiaire

Français
Date: 
13.08.2015
Type source: 
Media: 
Hebdo

18 juillet 2015, Genève. Des stagiaires et étudiants du mouvement Pay Your Interns dénoncent les conditions injustes dans lesquelles ils sont amenés à travailler.

La Rédaction

Les cas d'abus dont sont victimes les stagiaires sont peu à peu signalés par la presse. Ils sont surtout révélateurs d'une situation bien plus grave et profonde qu'il n'y paraît, selon l'auteur des lignes que nous publions ci-dessous. Lui-même stagiaire, il préfère rester anonyme, afin de ne pas prétériter ses chances sur le marché du travail. Son nom est toutefois connu de la rédaction. Il propose ici une réflexion plus large, «dans le but de faire réagir patrons et politiques qui semblent totalement ignorer la situation des étudiants en fin d'études.»

Profession: stagiaire

Nous avons des diplômes, nous parlons plusieurs langues, nous avons fait des petits boulots pour gagner notre vie, nous avons des expériences payées ou non dans nos domaines, nous avons voyagé, nous sommes actifs, membres d’associations, nous venons de terminer nos études…notre profession: stagiaire.

A l’heure où l’économie européenne est en crise, nous, jeunes diplômés vivant en Suisse, commençons à ressentir l’écume de cette vague qui semblait ne jamais devoir nous atteindre.

Commençons par nos études universitaires: nous avons débuté notre formation plein d’illusions, nourris par les récits de nos parents. Nous rêvions d’une période de découverte intellectuelle, d’enrichissement profond, nous rêvions de rencontrer des professeurs et étudiants qui devaient changer notre vision du monde. Nous rêvions des débats enflamés, liés ou non à notre cursus. L’Université représentait le temple de l’assouvissement intellectuel, le lieu où la discipline choisie serait enseignée avec passion et sérénité.

Ce que nous avons vécu n’a en rien comblé ces attentes folles. La première chose que nous avons dû accomplir à l’Université a été de survivre à la première année. Le message communiqué, implicitement –parfois explicitement– à l’étudiant est clair: la première année est là pour sélectionner, faire le tri. Sur 100% d’étudiants inscrits en droit ou en médecine, seuls 60% en moyenne passent la première. Celle-ci est donc très compétitive, les matières sont nombreuses, les cours extrêmement denses, les examens tordus, les plus forts suffoquent mais restent debout, les autres redoublent.

Soulagement… la première est terminée, nous avons réussi! Nous nous sentons faire partie de l’élite, nous avons obtenu notre doit d’accès aux plaisirs de l’apprentissage.

Désenchantement… la suite de notre diplôme fait passer notre première année pour une ballade de santé. Les auditoires sont remplis, les professeurs, qui ne connaissent pas nos noms nous paraissent être des machines; brillantes machines proférant avec justesse un savoir sans relief tout droit extrait d’un livre.

Ca y est… nous avons obtenu un Bachelor…

-       Un quoi? Demandent les employeurs.

-       Nous avons effectué 120 crédits…

-       120 quoi?

-       Pour faire court, nous avons obtenu un 2/3 de licence…

-       Aaaah nous comprenons. Malheureusement nous n’engageons que des personnes ayant terminé leurs études…

Le système étant ainsi fait, nous allons terminer nos études par un MASTER. Le nom est clinquant, utilisé en français comme en anglais, il chante à son heureux propriétaire les louanges du respect que l’on doit au Maître. Il promet à son prétendant la maîtrise, la possession, il fait croire que nous serons spécialistes, qualifiés, recherchés, voire dragués par les employeurs. Encore une fois nous allons déchanter.

Contrairement aux attentes, toutes les formations Master ne sont pas ouvertes aux Bacheloriens. Le jeune suisse ayant étudié les relations internationales à l’Université de Genève n’a que peu de chance d’intégrer le Master à l’Institut des Hautes études internationales après son Bachelor. En effet, ce cursus favorise intentionnellement les étudiants étrangers. Ceux qui n’y ont pas accès doivent partir à l’étranger pour terminer l’apprentissage de leur discipline.

Grande joie pour nos parents: nous avons été intégrés au sein d’un Master qui compte 15 places pour 80 demandes par année. Quelle satisfaction… cette fois c’est sûr avec cette formation théorique cumulée à une expérience de stage intégrée dans le cursus, le marché du travail va reconnaître notre valeur, les employeurs seront demandeurs!

Il n’en n’a rien été! Les postes disponibles sur le marché du travail pour les jeunes diplômés se font rares. Aujourd’hui, le moindre poste requiert minimum deux ans d’expériences.

Une tendance nouvelle apparaît: les études universitaires n’ont plus la côte chez les employeurs. La majorité des offres demandent «une formation universitaire ou équivalente»… Les formations axées sur la «pratique» sont devenues des équivalents. Aujourd’hui, il n’est plus si important d’engager une personne qui s’est instruite à l’Université, qui grâce à son travail, a prouvé sa capacité intellectuelle à s’adapter très rapidement à un nouveau sujet et en venir à bout. Non, le message est clair: les employeurs recherchent la personne qui pourra être utilisable le plus vite possible, la personne qui a déjà réalisé longuement les tâches demandées. La productivité, l’efficacité immédiate; telles sont les critères de recherches.

-       Mais comment obtenir ces premières années d’expériences nécessaires pour intégrer un poste de Junior?

-       LE STAGE! Ah l’invention du siècle, la clé magique ouvrant l’accès au marché du travail!

En parallèle de nos études universitaires, nous avons effectué cinq stages jusqu’à ce jour (26 ans).

Les ONG/Organisations Internationales sont les plus gros consommateurs de stagiaires. De part leur situation on les considère comme défavorisées, toujours en demande d’argent, on compatit pour ces structures qui se battent pour changer le monde. Durant un été, nous avons effectué un stage pour une petite organisation (trois personnes en fixe) où évoluaient septante stagiaires, tous non-payés! De plus, les exigences pour certains stages sont effarantes: expériences préalables, langues, diplômés terminés, le tout pour travailler en contrat déterminé pour une période d’un an… non payé on s’entend.

Les entreprises ont différentes politiques, certaines sont correctes d’autres profitent du flou juridique qui entoure la condition de stagiaire pour exploiter les «chanceux» qui travaillent pour eux. Certaines entreprises sans morale ne payent pas ou «dédommagent» (= ne pas être payé plus de 200.-/mois). Le problème est d’autant plus grave lorsqu’il s’agit de «faux» stages, où l’employé non-payé effectue non pas des photocopies, mais le travail d’un employé «normal». Ces situations trop nombreuses conduisent beaucoup de jeunes (et moins jeunes) à la précarité.

Enfin, nous aurions encore pu parler du parcours de combattant nécessaire pour devenir avocat (on se demande ensuite pourquoi ces personnes sont sans cœur). Après cinq ans d’études à l’Université suivi d’un stage d’avocat (qu’il faut encore trouver…pistons conseillés) où les jeunes sont souvent exploités pour un salaire ridicule pendant deux ans, il faut encore réussir l’école d’avocature: nouvelle formation obligatoire à Genève réservée aux diplômés en droit, ayant un taux d’échec à 50% (deux tentatives en tout et pour tout), et sans laquelle même le plus brillant des avocats stagiaires du jeune barreau ne pourra jamais exercer ce métier.

Nous sommes une génération formée, motivée, expérimentée, mais malheureusement arrivée trop tard sur le marché du travail pour être désirée. Nous l’avons compris, nous sommes trop nombreux, nous devrons nous battre, rien ne nous sera donné. Beaucoup de notre créativité, de nos idées, de nos compétences ne seront pas exploités. Nous l’avons appris, bien souvent à nos dépens, qu’aujourd’hui plus que jamais, le réseau, celui de nos parents devient l’un des diplômes les plus importants. Vivant en Suisse nous nous sentons malgré tout chanceux, de n’avoir pas de dettes à rembourser, et d’avoir un filet social qui semble stable. Mais nous sommes une génération de jeunes déjà usés, qui tentons d’entrer en force dans le monde du travail, l’esprit désabusé. Notre profession: stagiaire.

Personal info
Contributor: 
Mathieu Despont
Organisation, Media, etc: 
Hebdo