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Le plein-emploi remis en question

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Date: 
24.05.2016
Type source: 
Media: 
Le Courrier

Le plein-emploi remis en question

Alors que la robotisation guette partout les travailleurs, la Suisse mise sur la formation continue et la répartition du temps de travail pour maintenir son objectif de plein-emploi.

LAURA DROMPT «On s’attend à une baisse du travail et à une augmentation du chômage, c’est une préoccupation réelle.» L’analyse émane d’Adrian Wüthrich, président de la faîtière syndicale Travail Suisse, mais elle est sensiblement la même du côté du Bureau international du travail (BIT). L’Union patronale suisse reste plus mesurée, misant plutôt sur une mutation en profondeur du travail. Reste que, dans ce cadre, l’aspiration au plein-emploi semble remise en cause, y compris pour la Suisse. Les partisans du Revenu de base inconditionnel voient dans leur initiative, soumise au vote le 5 juin prochain, une réponse à cette inquiétude. Syndicats et patronat, eux, suggèrent d’autres pistes.

Disparition de certains emplois La Suisse, sur la base de calcul du BIT, compte 249 000 chômeurs en ce début d’année 2016, soit 5,1 % de la population active (3,5 % selon les calculs du SECO). C’est 37 000 de plus qu’à la même période en 2015: le franc fort est passé par là entre-temps. Cela reste au-dessus du chiffre «idéal» du plein emploi, qui se situe à environ 2 %, mais demeure stable sur une échelle de dix ans. La statistique suisse de 1960 à nos jours indique même une augmentation du taux d’activité de la population. En parallèle, des études planchent sur la disparition des emplois en raison de l’informatisation des tâches. Guichets remplacés par des pages internet, achats en ligne, commandes passées à des bornes automatiques, nouveaux logiciels de calcul, dématérialisation des supports: ces évolutions menaceraient 9 % des emplois selon l’OCDE, touchant en particulier le personnel peu qualifié, qu’il s’agira de réorienter. Selon une étude de l’institut de recherche Pew, les nouvelles technologies ne devraient toutefois pas détruire plus d’emplois qu’elles n’en créeront.

Formation, à tous les âges Dans tous les cas, la formation est préconisée par les syndicats et le patronat en Suisse pour anticiper cette transformation du monde du travail. «La robotisation va toucher la Suisse, mais nous ne savons pas encore dans quelle proportion», analyse Marco Taddei, membre de la direction de l’Union patronale suisse. Malgré un contexte mondial tendu, il estime que la Suisse démontre une «admirable capacité de résilience» après la crise de 2008 et celle du franc fort en 2015. «Nous entrons dans une nouvelle ère, ajoute Marco Taddei. La formation de base n’est plus suffisante, il faut la compléter en continu. Ce n’est pas parce qu’un collaborateur a 60 ans qu’il ne faut pas lui proposer de formation.» Se montrer plus souple, accepter de changer d’emploi en cours de carrière, oser se réorienter: est-ce si facile à 40 ans et avec une famille à charge, par exemple? Ou la cinquantaine passée, lorsque l’année de naissance devient un frein à l’embauche? «C’est sûr, il faudrait revoir un certain nombre d’assurances sociales», confirme M. Taddei. «Et le patronat a son rôle à jouer pour faciliter l’emploi des seniors.»

Meilleure répartition Adrian Wüthrich, de Travail Suisse, confirme la piste de la formation continue, qui pourrait aider la réorientation de 50000 personnes ayant arrêté leurs études avant le secondaire ou des plus de 50 ans. «Le défi réside aussi dans une meilleure répartition du travail. Ce matin (lundi dernier, ndlr), nous apprenions que le nombre d’heures de travail a augmenté de 2,3 % en Suisse, alors que nous avons déjà de longues semaines et que nous faisons beaucoup d’heures supplémentaires.» Imaginerait-il un modèle à 35 heures? «Si tous les temps pleins étaient fixés à 40 heures, ce serait déjà une grande avancée», répond-il, en appelant les entreprises à favoriser le temps partiel lorsqu’il est souhaité par la personne employée. «Le monde du travail est en crise», explique pour sa part Viviane Gonik ergonome et spé- cialiste de la santé au travail. «Il ne faut pas rêver, on nous parle formation, études... Mais on ne peut pas se reformer tout le temps. Les seniors ne retrouvent pas de travail, ils sont condamnés à vivre dans la peur du licenciement.» Et d’ajouter que ces formations tant vantées sont devenues un business très lucratif. «Apprendre, toujours rester curieux, oui. Passer de nouvelles évaluations sans cesse, c’est un non-sens.» Que le RBI passe ou non la rampe le 5 juin, les débats sur l’avenir de l’emploi en Suisse continueront. 

«Redéfinir la notion de travail» Le cinéma est friand de la thématique du travail. En 2015, il y a eu La Loi du marché, de Stéphane Brizé, qui mettait le spectateur dans la peau d’un quinquagénaire au chômage. Aujourd’hui, c’est le tout juste primé à Cannes Moi, Daniel Blake de Ken Loach, qui suit le tortueux parcours d’un chômeur contraint de demander l’aide sociale. Dans une catégorie plus fictionnelle, on trouve la série Trepalium – du nom de l’instrument de torture qui a donné le mot «travail».

Elle a beaucoup fait parler d’elle lors de sa sortie au début de l’année sur la chaîne Arte. Anticipant un monde où 80 % de chômeurs sont séparés de 20 % d’actifs par un mur, Trepalium interroge les préoccupations actuelles autour du travail. Entretien avec l’un de ses créateurs, le réalisateur français Antarès Bassis.

Selon vous, le marché de l’emploi est-il en crise? Antarès Bassis: En France, le plein-emploi n’existe plus. Depuis 1980, il y a eu des progrès technologiques énormes, beaucoup d’emplois disparaissent, d’autres sont créés. On peut le vivre comme une crise, ou comme une évolution.

Mis à part ce constat, qu’est-ce qui a inspiré la série Trepalium? Cette thématique a émergé, pour moi, aux alentours de 2007 avec le fameux «travailler plus pour gagner plus» de Nicolas Sarkozy. J’ai aussi été inspiré par l’analyse de David Graber, qui a étudié ce qu’il appelle des «bullshit jobs» en anglais, à savoir des emplois qui ne sont pas indispensables à la société. On vit une réalité absurde: si un travail ne rapporte pas d’argent, on estime qu’il ne vaut rien, sans songer aux personnes qui s’occupent de leurs proches, font du bénévolat, etc. Dans le même temps, certains gagnent des salaires pour des emplois qui n’ont pas lieu d’être (dont font par exemple partie les managers, consultants et chefs de projets, qui ont tendance à proliférer dans les grandes entreprises, selon l’étude de David Graber, ndlr).

Dans votre série, tout le monde souffre. Les chômeurs parce qu’ils n’ont pas de travail et les actifs par peur de perdre le leur... Le chômage a un effet tant sur les cadres que sur les ouvriers qui le subissent: tous développent un sentiment de culpabilité énorme. Beaucoup de personnes qui se croyaient à l’abri ont connu des phases de chô- mage, ce qui a un peu changé la donne. Mais l’idée reçue du «parasite» reste difficile à écarter. Pour ceux qui ont un travail, on voit se multiplier les burn-out ou la peur panique de se retrouver hors du système. Ils subissent une pression énorme, sachant que s’ils ne sont pas assez performants, d’autres attendent pour prendre leur place. En France, cela a débouché sur des vagues de suicide chez France Telecom, par exemple.

Avez-vous eu écho des débats helvétiques autour du revenu de base inconditionnel? C’est une idée trop peu valorisée par les médias. Elle fait partie des vraies propositions citoyennes et philosophiques, qui prennent du sens en ce moment. Ce n’est peut-être pas «la» solution, mais c’en est une. Elle permet de redéfinir la notion de «travail» et la place de l’être humain. PROPOS RECUEILLIS PAR LDT 

Trois personnes témoignent de leur rapport au travail Trois témoignages, trois relations radicalement différentes au travail et au salaire. Catherine, Anna et Benjamin, qui préfèrent garder leur nom anonyme, nous parlent de ce qui les anime au quotidien.

CATHERINE Elle est omniprésente sur les stands d’une ONG de défense des droits humains. On lui en a confié la permanence téléphonique, elle organise des débats, des assemblées générales, coordonne plusieurs structures. Et pourtant, Catherine n’a pas de travail. Un temps enseignante, la cinquantaine, elle touche 1200 francs par mois de l’hospice général genevois, qui prend en plus son loyer et son assurance maladie en charge. Depuis dix ans, elle oscille entre le bénévolat et les devoirs administratifs, qui lui assurent ce «minimum vital». «J’ai dû en faire, des démarches débiles!» Comme ce jour où on lui ordonne de demander une subvention pour son loyer de 580 francs, et donc de s’ajouter à une liste d’attente de 7000 personnes. C’est ce qui l’intéresse dans le RBI: elle toucherait à peine plus, mais serait libérée de ce «harcèlement administratif». Malgré les coups durs, elle persévère. Son engagement auprès de l’ONG lui vaut «une reconnaissance, une valorisation». Son espoir? Que l’ONG trouve de quoi salarier son activité, et sortir de l’insécurité.

ANNA «Quand j’ai lu le profil, j’ai pensé: c’est moi!». Anna, vaudoise de 32 ans, s’est immédiatement reconnue dans «son» offre d’emploi: soignante spécialisée dans la prise en charge des personnes victimes de violences. Un travail exigeant, pour lequel elle se donne à temps partiel: «J’ai dû apprendre à me ménager. Gagner beaucoup ne m’intéresse pas. Si je peux payer les factures et avoir des loisirs, c’est le plus important. Acheter et consommer à tout prix, ça n’est pas mon truc.» Passionnée de scène, elle s’y produit et travaille sa musique et ses chorégraphies. Autant de facettes qui viennent s’ajouter à l’étiquette de soignante. Que ce soit au travail ou en tant qu’artiste, elle a besoin d’activités «qui font sens», et s’estime chanceuse de gagner sa vie en exerçant un métier qui lui plaît. La perspective d’un RBI changeraitelle sa relation à l’emploi? «Je continuerais mes activités, même si je caresse le doux rêve d’arrê- ter de travailler plus tôt, quitte à vivre avec moins. Et je donnerais peut-être une autre emphase à ma vie, du côté artistique.»

BENJAMIN «Employé de banque.» Depuis bientôt vingt ans, c’est la profession de Benjamin, qui travaille dans une banque à Genève, et préfère ne pas trop en dire sur son employeur «même si ça peut sembler parano». Il a commencé dans ce métier très jeune, au cours d’un apprentissage, et pense que cela a «beaucoup influencé sa personnalité». Aujourd’hui, il s’y sent bien, plutôt épanoui. En vingt ans, il a vu se transformer le monde de la banque, chahuté depuis quelques années et victime des excès de Wall Street. «Les exceptionnelles conditions de travail dont bénéficiaient les employés de la branche se sont détériorées, notamment au niveau de la sécurité de l’emploi. Cela a d’ailleurs poussé de nombreuses personnes à se réorienter complètement, par choix ou par obligation.» Lui? Il ne se verrait pas faire autre chose. Même s’il se voyait offrir un revenu de base inconditionnel, et malgré un bémol: la difficulté de concilier cette vie professionnelle avec ses hobbies et ses intérêts. LDT 

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Anne Berguerand
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