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Les assureurs poussent-ils les femmes enceintes à bout?

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Date: 
16.06.2015
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24 heures

Arrêts de travail Une Vaudoise a perdu son bébé in utero car son gynéco ne l’aurait pas mise assez tôt en arrêt de travail en raison des pressions des assurances. Ces derniers démentent.

Claire Laverrière, auprès du berceau qui aurait dû accueillir la petite Maïlyss.

Claire Laverrière, auprès du berceau qui aurait dû accueillir la petite Maïlyss. Image: Christine Talos

C’est un véritable drame qu’a vécu fin avril la Vaudoise Claire Laverrière. Enceinte de 8 mois, cette jeune femme de 27 ans a accouché au CHUV d’une petite fille morte-née, Maïlyss, en raison d’une pré-éclampsie, une hypertension qui touche certaines femmes durant leur grossesse. Elle a failli mourir elle-aussi ce jour-là des suites de l’accouchement. Le hic: sa gynécologue l’a fait travailler à 100% jusqu’au jour fatidique, alors qu’elle se plaignait depuis plusieurs semaines de grosse fatigue et souhaitait une réduction de son temps de travail.

Résidant non loin de Moudon, Claire Laverrière, déjà mère d’un garçonnet de 2 ans, travaillait à ce moment-là à 100% à Lausanne. «A 6 mois et demi de ma grossesse, j’ai demandé à travailler à 80%, afin d’avoir une journée par semaine pour me reposer», raconte-t-elle. «Je prenais régulièrement ma tension, et je remarquais bien qu’elle était haute au travail et normale quand j’étais tranquille à la maison». Mais sa gynécologue n’entre pas en matière. «Elle m’a indiqué qu’elle était contrôlée par les assurances perte de gain (APG) et que les raisons que j’invoquais n’étaient pas suffisantes».

Un congé sans solde!

«Elle m’a aussi conseillé de prendre un congé sans solde, mais avec un enfant et un 2e à naître, ce n’était pas possible financièrement», explique Claire Laverrière. La praticienne lui recommande alors de se tourner vers son médecin de famille pour obtenir un arrêt de travail. Les généralistes subiraient en effet moins de pression, selon elle.

La jeune Vaudoise obtient alors une semaine et demie de pause auprès de son médecin habituel puis reprend à 100% durant plus d’un mois, jusqu’à l’accouchement tragique. Ce matin-là, sa praticienne l'arrête. Trop tard. «Au CHUV, les médecins sont restés neutres mais m’ont fait comprendre que le drame aurait sans doute pu être évité avec du repos et le bon traitement de mon cas», estime-t-elle.

Aujourd’hui, la jeune femme n’en veut pas à sa gynécologue. « Elle n’a pas fait d’erreur médicale mais elle n’a pas été à mon écoute», lui reproche-t-elle cependant. «J’ai été heurtée et choquée en l’entendant me parler argent et assurance alors que j’allais donner la vie et qu’en plus on paie des cotisations pour prendre en charge ces situations. J’ai vraiment eu l’impression que ma vie ne valait rien comparé aux assureurs.» Et Claire Laverrière tient surtout à servir d’exemple: «J’aimerais que les gynécologues prennent plus en considération leurs patientes lorsqu’elles se plaignent et aient le courage d’envoyer paître les assurances».

La praticienne se défend

Sa gynécologue, une praticienne de Lausanne qui tient à garder l’anonymat, regrette bien évidemment ce drame. Mais pour elle, ce qu’a vécu sa patiente n’a rien à voir avec son extrême fatigue mais plus avec la fatalité, sans en dire davantage. «Elle ne montrait aucun signe nécessitant un arrêt de travail. Et quand il y a eu des indications médicales, je l’ai arrêtée», se défend-elle.

Était-elle sous la pression des APG, comme l’estime sa patiente? La gynécologue répond indirectement: «On devient de plus en plus réticent, c’est vrai, à signer des certificats», reconnaît-elle. «Mais il faut dire que pendant longtemps, les praticiens arrêtaient les femmes enceintes autour de la 20-25e semaine. Aujourd’hui cela ne passe plus», explique-t-elle en citant le cas de confrères qui auraient dû rembourser eux-mêmes les APG en raison de certificats jugés complaisants.

Faux en écriture

Pour elle, c’est clair, le monde du travail n’est pas fait pour les femmes enceintes. «Si ça ne tenait qu’à moi, je les mettrais toutes au repos. Mais ce n’est plus possible et il faut qu’elles comprennent qu’aujourd’hui, la fatigue, même extrême, n’est plus un motif d’arrêt de travail».

Le Dr. Alain Schreyer, médecin-chef à l’Hôpital intercantonal de la Broye et président du groupement vaudois des gynécologues, abonde dans le même sens: «Les assureurs n’entrent effectivement pas en matière quand la demande d’arrêt repose sur une grande fatigue, un mal de dos ou quelques vertiges.» Et si le certificat est jugé complaisant, c'est le début de longues tracasseries administratives qui peuvent déboucher sur une accusation de faux en écriture. «Le praticien serait donc attaquable au niveau pénal», souligne-t-il.

Médecine du travail en cause

De son côté, la gynécologue lausannoise pointe un autre problème: le rapport avec la médecine du travail. Car c’est là qu’elle envoie les patientes qui se plaignent de fatigue afin qu’un médecin spécialisé vienne évaluer leurs conditions et leurs horaires de travail, conformément à la loi sur la protection des femmes enceintes. «Mais cela ne se fait jamais, tout le monde se renvoie la balle et ce sont les patientes, prises en sandwich, qui paient au final». Pour le Dr. Alain Schreyer, c’est carrément le cœur du problème. Car l’ordonnance fédérale sur la protection de la maternité, qui dit que tout employeur doit évaluer le poste de travail de la femme enceinte et procéder à des aménagements si nécessaire, est très mal, voire pas appliquée. «Théoriquement, si ces aménagements ne sont pas faits, les gynécologues pourraient très bien signer des inaptitudes au travail - et non pas un arrêt de travail - et la patiente pourrait rester chez elle», explique-t-il. «Et on voit arriver le moment où les APG ne rembourseront plus les arrêts de travail si la loi n’est pas appliquée.»

Raison pour laquelle, les gynécologues vaudois travaillent en étroite collaboration avec l’Institut universitaire romand de Santé au Travail, à Epalinges (VD), pour trouver des solutions. Un projet de recherche doit démarrer cet été sur cette problématique. Et un consensus pourrait déboucher entre les deux professions d’ici à fin 2016. Reste ensuite à trouver les appuis politiques pour adapter la loi. Et ça c’est une autre affaire… (Newsnet)

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Ralph Kundig
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