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Touche pas à mon Marcel !

Français
Date: 
16.05.2016
Type source: 
Media: 
Le Matin

Le débardeur est actuellement utilisé comme symbole de la beaufitude et de la paresse sur les affiches des opposants au revenu de base (RBI). Mérite-t-il vraiment un tel sort?

1/5Malmenée dans la pub, la liquette a pourtant connu de très belles heures au cinéma.

Un crachat au visage des travailleurs

Il est des combats qui doivent se placer au-dessus des enjeux politiques. La lutte contre la laideur en fait partie. Le monde est assez gris, l’époque assez triste, pour ne pas supporter qu’on nous inflige encore la vue de personnages grotesques sur le chemin du boulot. 

A ce titre, l’affiche des anti-RBI est une agression. Et encore, si l’on n’avait que cela à déplorer… Car en présentant un télévore en surpoids vêtu d’un marcel sale, les concepteurs de la campagne mobilisent 
un racisme antigros et un vocabulaire de la contagion absolument inquiétants. 

Surtout, cette image est une insulte. Un camouflet à tous ceux qui, parmi nos aînés, ont un jour tombé la chemise pour accomplir un travail physique en maillot de corps. Un crachat au visage de ceux qui, par 30?degrés, ont travaillé la vigne ou tenu un marteau. 

Oui, le marcel est classe. Il a la dignité des prolétaires, l’authenticité de ces hommes à l’ancienne qui travaillaient dur à l’usine. Ce monde est peut-être en train de se délocaliser, mais le souvenir du petit peuple, suisse ou immigré, doit être défendu. 

Que l’on soit favorable au RBI ou non n’est pas la question. En revanche, il s’agit d’être clair: ce qui est immonde, ce ne sont pas les attributs du prolétariat, mais l’exploitation des bas instincts de la plèbe.

 

Adipeux, porté sur la boisson et payé 2500 francs à regarder le foot à la télé. La caricature de bénéficiaire du RBI qui s’affiche dans nos rues depuis quelques jours fleure bon le racisme antipauvres et antigros. Pourtant, sans qu’elle puisse vraiment se révolter, une autre catégorie de la population fait les frais de cette représentation outrancière: les amateurs de marcels!

Habit par excellence du travailleur manuel, dans l’imaginaire collectif, la liquette se retrouve mise en avant comme un symbole d’oisiveté et de beauferie. Injuste? Oui, et passablement à côté de la plaque, juge le consultant en mode Stéphane Bonvin. En possession de 50 liquettes lui-même, il estime qu’un «parasite inerte et profiteur, dans la vraie vie, ne porte pas de marcel mais un maillot de foot».

En mobilisant des clichés aussi inopérants que le maillot de corps blanc dans leur mise en scène, il ne voit pas qui les opposants au RBI pourraient ramener dans leur camp. «Aujourd’hui, qui porte des marcels? Obama! Cet habit n’est plus un marqueur de classe sociale, mais de style ou d’utilité.» Loin d’y voir le symbole du plouc mal dégrossi, l’expert en mode trouve dans le débardeur blanc l’attribut quasi mythique d’une franche virilité, autrefois magnifiée par des Marlon Brando ou des Lino Ventura. «Le marcel a gagné ses lettres de noblesse. Du coup, ça brouille complètement le message de le voir dans une pub de beaufs faite par les beaufs, pour les beaufs.»

Un univers multiple

Hervé Devanthéry, membre du comité directeur de Publicité Suisse, est moins sévère. A ses yeux, les concepteurs de la campagne (du reste dérivée de celle des pro-RBI) ont même obtenu un résultat probant en abusant de tous les clichés imaginables: «Comme ils sont quasi certains de gagner la votation, ils pouvaient y aller avec leurs gros sabots. C’est ce qui fait qu’on se retrouve avec une sorte de résumé de discussion de comptoir dans nos rues. C’est hélas très efficace.» A ceci près, selon lui, que s’il existe encore des indécis, ce n’est pas une accumulation d’énormités qui va les faire changer d’avis. «Par contre, ceux qui sont opposés au RBI seront confortés dans leur opinion.»

Reste que le marcel possède tout un univers dans le domaine de la communication, avec une symbolique qui peut passer du très positif au très négatif, selon le directeur de l’agence Synthèse: «Il y a le marcel du baroudeur qui va se faire son chemin dans la jungle à la serpe, celui du travailleur, jusqu’à la fille en liquette. En fait, sa signification dépend de l’habit auquel il est associé: avec un jeans, ça fait bosseur, avec un short, ça fait gros lourd.»

Les ultimes héritiers

Parce que les codes ont changé, le dessinateur du «Matin» Ben n’utilise d’ailleurs pratiquement jamais l’image du débardeur pour disqualifier son sujet. «Le beauf américain, je le fais avec un T-shirt à message politique, celui de chez nous plutôt avec chemise et bretelles.» Supernouvelle pour les amis de la liquette? Pas forcément puisque l’artiste représente encore le «beauf d’extrême droite» vêtu de la sorte: «Cela permet de dévoiler un tatouage de croix gammée sur son épaule, par exemple.» Il précise qu’il aurait de grosses réticences à dessiner un prolo dodu à marcel sur un dessin: «Taper sur les pauvres ou sur les gros, c’est pas ma came.»

Personal info
Contributor: 
Mathieu Despont
Organisation, Media, etc: 
Le Matin