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La technologie ne crée plus d'emplois

Français
Date: 
18.05.2016
Type source: 
Media: 
EchoMagazine

 

La technologie ne crée plus d'emplois

 

Les robots sont partout, le numérique est omniprésent. Mais ils ne créent pas d’emplois, à la différence des révolutions technologiques précédentes. Et, estime Dominique Bourg de l’Université de Lausanne, le revenu de base inconditionnel encourage cette évolution!

2016-20-RobotGros paradoxe: alors que le documentaire écolo Demain fait un tabac, jamais autant de gens n’ont succombé au charme des nouvelles technologies; alors que nombre de citoyens ont décidé, dans le sillage de la COP21 et de l’encyclique Laudato si du «pape vert» François de consommer local et bio, d’autres – les mêmes bien souvent! – passent des heures sur leur téléphone, leur ordinateur ou leur tablette.
Ces milliards de clics réalisés par des millions de consommateurs génèrent une débauche d’énergie phénoménale. Il en faut toujours plus pour faire tourner les serveurs de Google. Toujours plus pour recharger les batteries de nos appareils. Et toujours plus pour animer les robots qui remplacent les ouvriers dans les usines. Dominique Bourg est professeur à la Faculté des géosciences et de l’environnement de l’Université de Lausanne et vice-président de la Fondation Nicolas Hulot pour la nature et l’homme. Pour lui, si tout le monde rêve de sauver la planète, personne ne semble remettre en question la numérisation de l’économie quand bien même celle-ci nous conduit droit vers l’abîme écologique.

La transition numérique de l’économie est-elle foncièrement mauvaise pour la planète?

Dominique Bourg: – Comme elle suit une logique de croissance, de profit et de concentration des richesses, la réponse est oui. Certaines techniques liées au numérique pourraient aider à diminuer notre consommation d’énergie. Mais pour cela, il faudrait sortir de l’idéologie de la croissance, profiter de chaque invention non pas pour consommer plus d’énergie, mais pour économiser et revenir à un mode de vie à la fois plus simple et plus diversifié. Plus humain.

Ça n’est pas vraiment la tendance...

– Ce n’est rien de le dire! Un exemple suffit à montrer ce vers quoi on se dirige. Tesla Motors, un constructeur automobile de voitures électriques né dans la Silicon Valley s’apprête à produire un demi-million de véhicules. Pour fabriquer les batteries de ces autos, l’entreprise va devoir absorber la totalité de la production mondiale de lithium. D’un point de vue énergétique et environnemental, c’est simplement délirant!

Pourquoi?

– Parce que l’extraction des métaux précieux présents dans les batteries et le processus de fabrication consomment énormément d’énergie fossile (comme le pétrole). Nos téléphones et nos ordinateurs, les automates utilisés dans les usines, tout cela fonctionne grâce à des métaux rares. Pour les obtenir, il faut creuser. Comme la demande ne cesse d’augmenter, les compagnies minières s’enfoncent de plus en plus profondément dans la terre, consommant de plus en plus d’énergie pour permettre aux machines d’excaver. Or, plus on descend, plus la concentration en métaux précieux diminue. Il faut donc ramener à la surface des quantités de terre toujours plus importantes, ce qui demande encore plus d’énergie...
Aujourd’hui, tout a été exploité entre 0 et 100 mètres. Certaines compagnies descendent à plusieurs centaines de mètres. L’extraction minière grille à elle seule près de 10% de l’énergie primaire mondiale. C’est énorme! Et ça pollue. En plus des rejets de gaz carbonique, les produits chimiques utilisés pour traiter les métaux sont très nocifs pour l’environnement.

De Google aux usines Foxconn (soustraitant d’Apple) en passant par les petites start-up du Web et les plates-formes de service en ligne Uber et Airbnb, tous les acteurs de la numérisation de l’économie se nourrissent pourtant de ces minerais...

– Oui. Et l’engouement pour les nouvelles technologies, dans ce contexte, est très préoccupant. Dans les années 1980, on exploitait environ une dizaine d’éléments du tableau périodique de Mendeleïev (il en compte 90). Au début des années 2000, en plein boom numérique, on en était déjà à 60. Aujourd’hui, on approche de la totalité du tableau.

De véritables empires économiques ont émergé de cette vague numérique. Quelles richesses cette «quatrième révolution industrielle» a-t-elle créées concrètement?

– A la différence des vagues d’innovation technologique précédentes, la numérisation de l’économie n’a pas vraiment créé de richesses.

Comment ça?

– Le numérique ne nous nourrit pas, ne nous abrite pas, ne nous habille ni ne nous déplace. Les révolutions industrielles précédentes (vapeur, moteur électrique, moteur thermique) ont permis d’accroître chaque fois et très nettement notre capacité de production, ce qui a dopé la croissance et créé des emplois.
Cette fois, ce n’est pas le cas. Les nouvelles technologies, que l’on nous présente comme le Graal, ne produisent pas plus d’énergie ni de richesses! La numérisation économique se borne à optimiser les formes de production antérieures et à étendre encore le domaine de la marchandisation en déshabillant Paul pour habiller Pierre. Elle emploie un minimum de personnes, rogne sur tout ce qu’elle peut (charges sociales, impôts, etc.) et concentre les richesses.

Un exemple?

– La chaîne hôtelière Hilton compte près de 130’000 employés pour un chiffre d’affaires de 9 milliards de francs. La plate-forme de location d’appartements Airbnb génère déjà un milliard de chiffre d’affaires pour une capitalisation boursière de 24 milliards. Vous savez combien de personnes elle emploie? A peine 500!

Pourtant on répète partout que la disparation des emplois les plus pénibles et les moins bien rémunérés sera compensée par la création d’autres jobs, plus intéressants et mieux payés!

– Oui. On nous donne l’exemple du train ou de la voiture qui, bien qu’ils aient mis au chômage les cochers et les palefreniers dans un premier temps, ont débouché sur la création de millions d’emplois (ouvriers dans les usines, garagistes, etc.). Sauf que le moteur à combustion interne, lui, captait de l’énergie, une énergie nouvelle, le pétrole, qui a dopé la croissance et créé des emplois.

Aucune nouvelle technologie ne permet de le faire. Ceux qui prétendent que l’économie numérique est un moteur de croissance mentent ou se trompent. La croissance est en panne depuis la fin des Trente Glorieuses (1946-1975). Quant au volume global d’emplois, en additionnant les suppressions et les créations, on remarque qu’il diminue depuis vingt ans! Vous avez, au bas mot, 47 millions de chômeurs dans les pays de l’OCDE.
On fait croire aux gens que les techniques régleront le problème. Mais pour créer des emplois dans un système basé sur la croissance, il faut augmenter la consommation d’énergie et les flux de matières (bois, ciment, métaux, etc.). Or, nous n’en sommes quasiment plus capables. Il ne s’agit pas d’être anti-technique, mais de prendre conscience que les limites du modèle sont atteintes ou en passe de l’être.

N’empêche, toutes les études indiquent que la robotisation du travail entraînera la disparition de millions d’emplois (drones dans les entrepôts d’Amazon, droïdes pour le montage intérieur des Airbus, etc.). Pour limiter les dégâts, ne faudrait-il pas instaurer un revenu de base inconditionnel (RBI)?

– Je ne sais pas si les défenseurs de cette initiative sur laquelle nous voterons le 5 juin le savent, mais les gourous de la Silicon Valley sont favorables au RBI. Un revenu de base pour tout le monde – juste suffisant pour ne pas mourir de faim – dans un contexte de chômage généralisé leur permettrait de concentrer encore plus les richesses sans que personne ne se révolte.
On ne peut pas vivre correctement en conduisant un taxi Uber. Avec le RBI, tout le monde pourra s’y mettre et l’entreprise américaine pourra encore tirer ses salaires vers le bas pour augmenter ses marges. 
Le rêve des leaders de ces entreprises, c’est d’inverser le schéma de l’Antiquité avec ses masses d’esclaves et ses élites oisives: mais cette fois pour une minorité extrêmement productive et une masse oisive socialement inutile!

Pas de RBI pour vous, donc?

– Les défenseurs du RBI estiment, comme en rêvait Marx avec son «homme générique», que si les êtres humains n’avaient plus à travailler, ils se transformeraient en petit génies bienveillants. Le matin vous allez pêcher, à midi vous devenez Mozart et le soir, après avoir fait de la danse, vous vous transformez en Einstein. (long silence) A voir ce à quoi passent leur temps libre la plupart des gens, je doute que l’oisiveté rémunérée crée une génération d’Einstein.
Quand je constate l’attraction que le Web exerce sur nos étudiants, la difficulté qu’ils ont (pas tous) à lire ne serait-ce qu’un bouquin – à l’université! –, je m’interroge. On baigne dans une société du divertissement. On ne demande plus à personne de se confronter aux grandes questions: c’est très préoccupant, car nous vivons à une époque où de grands défis se présentent; et nous ne sommes pas armés pour les affronter.

Vous ne prendrez donc jamais un taxi Uber?

– Jamais! Uber c’est: «Tu conduis pour moi, tu achètes le véhicule, mais c’est moi qui engrange les bénéfices». En plus, ça pousse les gens à devenir «râteau», à vouloir tout négocier en fonction de leur intérêt. C’est le rêve ultime des capitalistes. Une planète de boutiquiers prêts à tout vendre! La dernière étape, fantasmée par Marx, de concentration et d’internationalisation du capital qui est censée précéder la révolte et la dictature du prolétariat.
L’idéologie naturelle de la vague numérique qui submerge notre société, c’est le néolibéralisme. Pourquoi? Parce que, livrée à elle-même, cette vague aboutit nécessairement à la concentration maximale des richesses. Et à la concentration du pouvoir, ce que l’on a tendance à ignorer ou à cacher. Le libéralisme de John Stuart Mill (1806-1873) cherchait en revanche le «plus grand bonheur possible pour le plus grand nombre de personnes»: ça n’a plus rien à voir avec cette idéologie.

Pourquoi donc?

– La mise en application la plus aboutie du programme libéral date de l’après-guerre avec l’avènement d’un Etat-providence visant à atténuer les inégalités sociales. A l’inverse, le néolibéralisme, qui est au cœur des mutations actuelles de l’économie globalisée, met tout le monde en concurrence pour aboutir à un maximum de compétitivité et pour produire le plus possible. Comment? En supprimant toutes les règles, en contournant l’impôt et en envisagent les Etats comme de simples agents économiques en compétition les uns avec les autres.
Il n’y a plus aucun idéal! Si ce n’est celui des transhumanistes aux commandes de Google. Et encore, leur rêve d’immortalité ne concerne, finalement, qu’une élite. Les autres peuvent aller se faire voir! La plupart des élus de droite dans nos parlements (un peu moins en Suisse qu’ailleurs pour le moment) ne vont peut-être pas aussi loin, mais ils suivent une ligne clairement néolibérale. Ils ont beau se présenter comme des libéraux, ils n’en sont pas.

C’est bien pessimiste tout ça. Vous proposez quoi?

Au lieu de donner de l’argent sans exiger un travail en retour, je propose de verser un revenu complémentaire à toutes les personnes qui exercent une activité à la fois d’intérêt général et écologique. Le genre de boulot pas assez rentable et qui, de ce fait, a du mal à se développer. La liste est longue: permaculture, agroécologie, construction low-tech (une maison dans laquelle on accepte de mettre un pull pour ne pas avoir froid l’hiver), autoconstruction, lancement de petites fabriques à partir de licences open source (libre)... Tout cela participerait à recréer du lien social. A vivre plus simplement, plus localement, à se parler entre voisins plutôt que de passer des heures sur Facebook, à préférer le maraîcher du coin au supermarché. Bref, à consommer moins d’énergie dans un environnement plus beau et plus convivial.

Recueilli par Cédric Reichenbach

Mise à jour le Mercredi, 18 Mai 2016 14:10

 

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Mathieu Despont
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