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D’ici dix à quinze ans, le revenu de base pour tous sera une évidence

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Date: 
22.05.2016
Type source: 
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Le Matin Dimanche
«D’ici dix à quinze ans, le revenu de base pour tous sera une évidence»
Votation : Le RBI suscite des débats passionnants. Depuis longtemps, Thierry Mauvernay, coprésident de Debiopharm, est favorable à ce principe de redistribution, qu’il lie avec celui d’une «activité inconditionnelle».

Elisabeth Eckert

En dates

1952 Naissance

Thierry Mauvernay est né le 24 décembre, à Riom, en France. Il est marié et père de famille.

1975 Etudes

Après une maîtrise en sciences économiques, il se spécialise en gestion d’entreprise et en marketing en obtenant un DESS et un MBA.

1976 Entrepreneur

Il crée à Paris une société de cosmétique.

2001 Debiopharm

Il intègre la société créée par son père en 1979. Il devient un mécène et philanthrope de premier plan en Suisse romande.

Pour Thierry Mauvernay, «nous donnons déjà, par un biais ou un autre, une sorte de revenu minimum».

S’il y a une victoire dont peuvent légitimement se prévaloir les initiants à l’origine de «Pour un revenu de base inconditionnel » – sur lequel les Suisses voteront le 5 juin prochain –, c’est bien celui d’avoir lancé un débat qui soulève les passions. Car même les opposants le reconnaissent: la numérisation et la robotisation de l’économie vont bouleverser profondément le rapport et le rôle de l’homme face au travail rémunéré, tout en questionnant notre système actuel de la redistribution des richesses. Un grand dirigeant d’entreprise romand, Thierry Mauvernay, à la tête du groupe pharmaceutique Debiopharm, fort de 300 salariés, plaide sans tabou pour le principe d’un revenu universel, associé à une activité. Entretien.

Vous êtes de nationalité française. Mais si vous pouviez voter le 5 juin sur le RBI, que voteriez-vous?

Je voterais très probablement non, car, selon moi, ce scrutin ne vient pas au bon moment et les montants avancés (2500 francs pour un adulte et 625 francs pour un enfant, ndlr) sont trop élevés. Mais j’en suis certain: la notion d’un revenu inconditionnel va s’imposer d’ici dix à quinze ans. Et j’y suis favorable.

Pourquoi?

Il existe un réel problème, qui va prendre une importance croissante, le lien entre l’activité et la rémunération. En effet, trois éléments sont en train de se conjuguer et mettent ce lien en cause. Premièrement, la productivité augmente en flèche, grâce à l’automatisation et à la robotisation. Or, ce phénomène a pour conséquence une réduction des emplois et modifie profondément la nature même du travail. Deuxièmement, nous nous dirigeons vers une économie de partage, où les individus veulent de moins en moins, comme pour ma génération, être propriétaires d’un bien, mais seulement en avoir l’usage. La plupart des jeunes d’aujourd’hui ne rêvent plus de posséder une voiture ou une paire de skis: ils louent ces biens quand ils en ont besoin. Concrètement, cela signifie, dans notre société occidentale aux économies matures, que la consommation va progressivement baisser, alors que l’offre ne cesse d’augmenter.

Et troisièmement?

Les générations Y et Z ont d’autres priorités que les précédentes. Pour elles, la valeur «travail» occupe une place différente. La vie en famille ou l’engagement dans la société sont également essentiels à un équilibre de vie.

N’est-ce pas une réflexion de riches?

Certainement. Mais c’est un fait. Si nous ne ressentons pas encore les effets de ce changement de paradigme, de cette révolution sociétale de fonds, la tendance est là. Le principe d’un revenu inconditionnel – que je veux lier à une activité inconditionnelle –, va s’imposer progressivement. Car, pour certains, il sera de plus en plus difficile de trouver un emploi. Dès lors, nos sociétés ne pourront pas faire l’économie d’une réflexion fondamentale sur de nouveaux modes de redistribution, encore essentiellement liée au simple revenu du travail. Il est important, dès maintenant, de se poser cette question, qui dépasse tous les clivages idéologiques.

Ce débat de fond, comment l’envisagezvous, comme chef d’entreprise, père de famille et citoyen?

En créant des commissions d’experts, des cercles de réflexion ouverts à tous, où se rencontreraient des responsables des milieux économiques, syndicats et patronat, mais aussi des économistes, des éthiciens, des fiscalistes, des urbanistes, des sociologues ou des médecins Surtout, il ne faut pas que cette question soit monopolisée par l’idéologie ou des dogmes. Car il s’agit d’un vrai défi de société.

Vous partez du principe que la robotisation va détruire davantage d’emplois qu’elle n’en créera à terme. N’est-ce pas une vision pessimiste de l’économie? Les précédentes révolutions industrielles ont vu naître des emplois dont on ne soupçonnait même pas l’existence.

Contrairement, par exemple, à l’invention de la machine à tisser, voire à l’informatique, cette révolution en cours ne fait pas que soulager l’homme de ses tâches les plus pénibles, ou, comme l’ordinateur, le tracteur ou la machine à vapeur, amplifier l’action humaine. Le robot va remplacer l’homme en de nombreux points. Le supplanter. On estime que des millions d’emplois sont déjà supervisés par un logiciel. C’est un changement radical. La plupart des études académiques arrivent à la même conclusion: près de la moitié des emplois actuels sont menacés par l’automatisation ou la désintermédiation. Certes, il y aura création de nouvelles activités, mais ces dernières ne compenseront jamais, dans leur intégralité, les pertes d’emplois.

Votre groupe, Debiopharm, est pourtant l’exemple contraire de ce que vous dites. En dix ans, vous avez pratiquement doublé vos effectifs.

C’est vrai, nous n’avons cessé d’engager. Mais notre cas est emblématique. Sur notre site de production récemment modernisé, à Martigny, la production a augmenté à 1300%, alors que les effectifs n’ont bondi que de 50%. Cela donne une idée du ratio productivité-emplois.

Mais octroyer à tout un chacun un revenu inconditionnel, n’est-ce pas une incitation à ne pas travailler?

Je ne le pense pas, à la condition que ce revenu soit faible, tel qu’on le met en ce moment en place en Finlande, où il s’élève à environ 600 euros par mois, ce qui, transposé en Suisse, correspondrait à plus ou moins 1000 francs. De toute façon, nous donnons déjà, par un biais ou un autre, une sorte de revenu minimum. Mais pour vous répondre, différents sondages et des expériences pilote – menées notamment au Québec – ont démontré qu’avec un revenu inconditionnel, moins de 2% des actifs cessent de travailler.

Vous plaidez pour un lien étroit entre un RBI et une activité. Qu’entendez-vous par là?

Selon moi, un revenu de base doit être lié à une activité qui permet de se sentir intégré dans la société, quelle que soit cette activité. Tout projet tourné vers l’autre brise l’isolement, renforce l’identité. Il en va de même d’un engagement bénévole au sein d’une association, du rôle d’une mère ou d’un père de famille qui éduque ses enfants, ou des artistes dont le rôle culturel est essentiel pour le vivre ensemble… Les rapports et les liens interpersonnels vont prendre une importance croissante dans une société vieillissante qu’un robot, même doté des meilleures performances, ne pourra jamais combler entièrement. Il lui manquera toujours ces choses qu’on ne sait pas reproduire: l’empathie, l’intelligence émotionnelle, la créativité. Ne pas travailler, au sens où nous l’entendons, ne signifie pas ne rien faire.

Le débat sur le RBI est vif en Suisse. Cela vous étonne-t-il?

C’est remarquable, d’autant plus que ce débat a lieu dans un pays qui n’a pas de problème d’emploi. La réflexion est lancée. Et j’en suis convaincu: d’ici une à deux décennies, l’octroi d’un revenu de base liée à une activité inconditionnelle sera une évidence!

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Contributor: 
Anne Berguerand
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Le Matin Dimanche