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Pourquoi l’aide sociale a explosé à Neuchâtel

Français
Date: 
09.02.2015
Type source: 
Media: 
Le Temps

ASSISTANCE Lundi 09 février 2015

 

Pourquoi l’aide sociale a explosé à Neuchâtel

Serge Jubin

A La Chaux-de-Fonds. (Pablo Fernandez)

A La Chaux-de-Fonds. (Pablo Fernandez)

Depuis 2008, c’est à Neuchâtel que le taux d’aide sociale est le plus élevé parmi les cantons. En 2013, une personne sur 14 y a eu recours à au moins une reprise, soit 7,3% de la population. Les causes sont multiples

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C’est un paradoxe qui interpelle: entre 2004 et 2013, 13 000 emplois ont été créés dans le canton de Neuchâtel (de 79 400 à 92 200, et même 94 100 en 2014), mais le taux de chômage a augmenté de 4,3 à 5,2% et le taux d’aide sociale est passé de 5,4 à 7,3%. En 2013, 12 658 des 176 000 Neuchâtelois ont dû recourir à l’aide matérielle, 1 sur 14.

Elu au printemps 2013, ayant choisi d’associer dans son département l’économie et l’action sociale, le ministre socialiste Jean-Nat Karakash a pris le problème à bras-le-corps. Il n’élude rien, mais s’applique à tordre le cou à ce qu’il estime être des raccourcis ou des assertions fausses. Comme celle prétendant qu’il y aurait une culture de l’aide sociale chez les jeunes à Neuchâtel. Il réfute aussi vigoureusement tout laxisme ou tout clientélisme des services sociaux, ou que son canton serait trop généreux, générant un tourisme social.

33% d’enfants, 17% de travailleurs

Pourquoi, alors, Neuchâtel se distingue-t-il par un taux record? La réponse est complexe, parce que Neuchâtel cumule les causes néfastes. «Les raisons ne sont pas à chercher au sein de l’aide sociale elle-même, mais en amont, dit le ministre. On ne débarque pas, comme ça, un beau matin à l’aide sociale. Il y a un parcours de vie qui y mène.»

Sur les 12 658 personnes qui reçoivent de l’aide matérielle, 33% sont des enfants, vivant dans des familles bénéficiant de l’assistance sociale. «Et une part importante des adultes à l’aide sociale sont des gens qui travaillent et ont besoin d’un complément salarial», précise Jean-Nat Karakash. Les chiffres de 2013 donnent 17% du total des bénéficiaires de l’aide sociale.

28% des bénéficiaires sont des adultes «sans emploi» et potentiellement à la recherche d’un job. Enfin, 21% figurent dans la rubrique «personnes non actives», ce sont par exemple des gens en formation, qui ont charge de famille sans pouvoir s’en libérer, des gens en incapacité de travailler, «que l’AI prenait autrefois en charge», constate le ministre.

Une économie qui exclut

Comment se fait-il que le canton de Neuchâtel ait une économie florissante, qui crée des emplois, et qu’il soit contraint de verser de l’aide matérielle à autant de monde? Les bas salaires qui ne permettent pas de vivre posent problème. Neuchâtel a créé un salaire minimum, décision contestée au Tribunal fédéral, qui devrait se prononcer prochainement.

Secrétaire générale de l’Association romande et tessinoise des institutions d’action sociale (Artias), Martine Kurth met en exergue une «grosse concurrence» sur le marché du travail, à 360 degrés. Il y a, à Neuchâtel, 11 000 frontaliers et davantage encore de pendulaires suisses qui occupent des emplois. «Le haut taux de chômage explique en bonne partie celui de l’aide sociale, explique Jean-Nat Karakash. De nombreux chômeurs Neuchâtelois retrouvent du travail chaque jour, mais d’autres n’y parviennent pas et arrivent en fin de droit, sans autre solution que l’aide sociale pour survivre.»

La question de «l’employabilité» des chômeurs, puis des bénéficiaires de l’aide sociale est problématique. Les métiers évoluent, une partie des employés ne suivent pas. «Nous avons accru les moyens pour la réinsertion sociale et professionnelle», dit le ministre. Par exemple, pour les seuls bénéficiaires de l’aide sociale, le budget est passé de 1,3 en 2008 à 3,4 millions en 2015.

L’aide sociale connaît elle aussi des flux. En 2013, 2000 des quelque 7400 dossiers ont été fermés et, parmi eux, 10 à 12% des bénéficiaires en programme de réinsertion ont retrouvé un emploi. En 2014, le nombre d’ouvertures de dossiers est en baisse de 13%.

Taux de divorce record

La structure de la population neuchâteloise constitue elle aussi un facteur aggravant. Le canton affiche le taux record de divorce en Suisse, 2,9 pour 1000 habitants en 2013, contre 2,1 en moyenne nationale. Il a été démontré que la séparation conduit souvent à la paupérisation. Autre particularité: le nombre de familles monoparentales est élevé dans le canton, et 37% de ces familles doivent avoir recours à l’aide sociale.

A Neuchâtel encore, les étrangers sont davantage représentés à l’aide sociale qu’ailleurs. On évite d’en faire une catégorie particulière, car on considère que tout étranger établi au bénéfice d’un permis B ou C doit être considéré comme un résident. Reste qu’une source qui ne veut pas qu’on la cite, de peur de briser un tabou, fait remarquer que «Neuchâtel est peut-être le champion de l’intégration sociale et culturelle des étrangers, mais il a oublié leur intégration professionnelle».

Autre paramètre social qui entre en ligne de compte: le prix des logements, plutôt bas, notamment dans les Montagnes. Il permet à des familles à faibles moyens, souvent refoulées d’autres villes, de s’y établir. Et elles sont les premières candidates à l’aide sociale. Martine Kurth met en avant le taux d’urbanisation du canton. Comme si le canton de Neuchâtel était une agglomération. Comparé à celui d’autres villes romandes, le taux d’aide sociale cantonal neuchâtelois n’a plus rien d’excessif.

Peu d’aides en amont

Si le recours à l’aide sociale est si important, c’est encore parce que Neuchâtel offre peu ou de faibles autres prestations sociales «en amont». Bien que réévaluées, les bourses d’études restent modestes. Il n’y a pas de prestations complémentaires pour les familles, comme dans les cantons de Vaud et de Genève. Les avances pour pensions alimentaires sont dérisoirement basses et plafonnées à 450 francs. Les places en crèche sont rares, ce qui empêche souvent les mères de travailler plus.

Il y a aussi les effets de seuil, particulièrement pervers. Qui font qu’il est économiquement parfois préférable de ne pas travailler et d’avoir une rente sociale. «Nous travaillons beaucoup sur ces questions, explique Jean-Nat Karakash. Avec trois principes. D’abord, on ne prévoit pas de mesures qui feraient chuter artificiellement le taux d’aide sociale sans que cela change la situation des bénéficiaires, la cosmétique m’intéresse peu. En outre, nous voulons que ceux qui travaillent s’en sortent financièrement mieux que ceux qui ne travaillent pas. Finalement, nous rappelons systématiquement que c’est aux bénéficiaires de s’en sortir. Nous ne pouvons que les appuyer, ce que nous faisons avec tous les moyens disponibles.»

Laxisme politique

D’autres causes sont parfois évoquées, comme le tourisme social ou le laxisme des services sociaux. Le ministre se redresse et réfute. Il fait remarquer que les prestations offertes à Neuchâtel sont parmi les plus basses du pays. «Nous sommes pingres dans ce domaine», dit-il. L’indexation a du retard et les jeunes de moins de 35 ans sans charge de famille touchent 15% de moins que dans les autres cantons. «Ce n’est pas très attirant, vous en conviendrez.»

Etant les plus chargés de Suisse, avec plus d’une centaine de dossiers chacun, les assistants sociaux neuchâtelois seraient-ils fatalistes au point d’accorder l’aide sociale sans vergogne? «Je l’entends parfois, mais c’est totalement faux, rétorque le conseiller d’Etat. Nous avons huit services sociaux régionaux, qui fonctionnent à satisfaction et avec rigueur.»

Le laxisme, le ministre le voit davantage dans le monde politique, qui n’a pas pris la mesure du phénomène depuis une dizaine d’années. «Je regrette une passivité certaine», dit-il. Le ministre de l’Action sociale a changé tous les quatre ans depuis 2001 «et il y a eu de gros problèmes au Service de l’emploi il y a quelques années, et c’est là qu’il faut des mesures et des moyens pour favoriser le retour au travail».

Le monde politique s’étouffe en constatant l’explosion de la facture de l’aide sociale: de 39 millions en 2002 à plus de 100 millions désormais. «Ce n’est pourtant qu’une part minoritaire de la facture sociale», note le ministre. Cette facture, qui inclut toutes les prestations offertes, comme les bourses et les subsides de l’assurance maladie, se monte en 2015 à 212 millions, la part prioritaire étant dévolue à la réduction ou la prise en charge des primes maladie. «Même s’il faut s’investir pour permettre aux bénéficiaires d’en sortir, et nous le faisons, l’aide sociale est un bon instrument qu’il faut arrêter de dénigrer, tonne le ministre. C’est le moyen le plus économique pour garantir des conditions de vie décentes aux personnes précarisées, ainsi que pour assurer une relative égalité des chances à tous les enfants.»

«L’aide sociale est le corollaire indispensable d’une société libérale, renchérit Martine Kurth. Elle permet à l’économie de fonctionner et garantit la cohésion sociale.» Et d’ajouter: «S’en prendre à l’aide sociale, c’est comme s’en prendre au thermomètre quand on a de la fièvre. Casser le thermomètre ne soignera pas la maladie. Il faut s’attaquer aux causes.»

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Mathieu Despont
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