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LE REVENU DE BASE, UNE UTOPIE ?

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Date: 
03.12.2013
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Arrêt sur images

A la machette, dans la jungle des propositions

Et si nous percevions, tous autant que nous sommes, un revenu à vie pour échapper à la nécessité de travailler ? Remise au goût du jour par les Suisses bientôt amenés à se prononcer sur un revenu de ce type, cette idée est-elle une douce utopie ? Utopie peut-être mais douce, sûrement pas. Quand on se penche sur la luxuriante littérature qui lui est consacrée, on pénètre dans une jungle de thèse philosophiques, économiques, sociales, morales, fiscales. Armée de machettes, l’éconaute vous emmène en expédition.

Revenu de base ou revenu pour tous de la naissance à la mort sans aucune condition. Jusque là, tout va bien. C'est après que ça se gâte. Voilà quatre jours que je suis plongée dans l’abondante littérature sur la question. Ce revenu porte une myriade de noms différents et compte autant de contours qu’il y a d’auteurs intéressés par le sujet. Soit des centaines de milliers. Ils sont économistes, sociologues, philosophes, hommes ou femmes politiques, citoyens. Ils sont Brésiliens, Suisses ou Indiens. L’idée n’est pas neuve. On la trouve dans L’utopie de Thomas More parue en 1516. L’humaniste rêvait d’une république exemplaire où la propriété individuelle et l’argent seraient abolis, une république de citoyens vertueux, amoureux de sagesse et de paix. Une société régie par une poignée de lois seulement et offrant un revenu pour tous afin de lutter contre les brigands. Mais hélas, me dit la quatrième de couverture de l’édition planquée dans ma bibliothèque, seuls les philosophes ou les fous sont capables de croire à cette société. Je ne suis ni folle ni philosophe. Mais j’ai quand même envie d'y croire. Du moins de comprendre.

Utopie

"POINT D'ARGENT, POINT DE SUISSE" (RACINE)

Une très vieille idée donc mais qui surgit régulièrement à la faveur de l’actualité. Cette année, ce sont les Suisses qui ont remis le couvert en mai. Suite à une initiative citoyenne qui a rassemblé 125 000 signatures, les Suisses devront se prononcer d’ici deux ans sur l’opportunité d’une loi instaurant le revenu de base inconditionnel. Le montant de ce revenu n’est pas encore fixé mais il devrait se situer aux alentours du seuil de pauvreté soit l’équivalent de 2 000 euros pour les adultes et 500 pour les enfants. On est loin de notre seuil de pauvreté puisque les derniers chiffres de l’Insee le donnent à 950 euros. Quel est le but de ce revenu de base inconditionnel (RBI) ? Pour un ancien chancelier de la confédération helvétique cité par France 24, "le RBI permet aux salariés de discuter d'égal à égal avec des employeurs, ils ne sont plus obligés d'accepter n'importe quelle tâche pour des raisons purement financières, mais choisissent celle qu'ils ont envie de faire." Voilà le socle de cette vieille idée : disposer d’un revenu suffisant pour vivre et ne plus être esclave du travail dont on estime que, de toute façon, il va se raréfier. Libre de travailler ou non, l’individu s’épanouit en se consacrant à des activités de son choix. Mais l'initiative suisse n'est pas isolée : depuis janvier 2013, une initiative européenne vise à rassembler un million de signatures pour que "le revenu de base devienne un sujet de débat officiel de la Commission Européenne et du Parlement". A ce jour, quasi 155 000 personnes ont signé.

L’initiative suisse est l’occasion pour de nombreux médias de rouvrir le débat. Le Monde diplomatique, dans son édition de mai, consacre un dossier complet au sujet : Mona Chollet tente d’en dessiner le contour, un reportage en Inde raconte une expérience-pilote dans l’Etat du Madhya Pradesh, le financement d’une telle allocation est posé. De son côté, Slate cherche à comprendre pourquoi la gauche se déchire à son propos. En juin, Ce soir ou jamais s’y colle avec, sur le plateau, Bernard Friot, économiste et sociologue. L’auteur de L’enjeu du salaire soutient un salaire à vie allant de 1 500 à 6 000 euros, plafond à ne pas dépasser parce qu’on n’a pas besoin de gagner davantage dans la vie, et sa prestation fut vivement contestée par le réseau revenu de base qui considère que Friot est aux antipodes de leur mouvement. Début octobre, alors que les initiateurs du référendum viennent de verser 8 millions de pièces de 5 centimes devant le Parlement suisse, soit une pièce par citoyen, Reuters, le Daily Mail ainsi queRussian Television relayent cette curiosité. A son tour, l’économiste Alexandre Delaigue se demande sur son blog si l’heure du revenu de base n’est pas venue. Pour preuve : même le New York Times salue l’idée.

Revenu de base

Copie écran du site revenudebase.info

Mais rouvrir le débat nécessite de couvrir aussi les désaccords – quand ce ne sont pas les violentes querelles – qui lui sont liées. Pour la Tribune, le référendum est original mais ne fait pas l’unanimité. Citant le Matin qui estime que "l’initiative a peu de chances devant le peuple suisse, qui aime bien savoir combien ça coûte, le titre de presse économique continue : "l’addition d’une telle mesure serait salée : 25 milliards d’euros, qui effraient les politiques et les syndicats, craignant une baisse des salaires compensatoires et une hausse significative des impôts. Ont-ils oublié des entreprises vidées de leurs salariés ?" Un mois plus tard, le même journal donne pourtant la parole au philosophe Jean-Marc Ferry qui défend le principe d’un revenu pour tous : "on stabilise les perspectives d'avenir des citoyens, qui seront plus enclins à prendre des risques car ils sauront que quoiqu'il arrive, s'ils ratent, ils trouveront un filet de sécurité. C'est plus efficace que d'agiter le bâton en disant, attention, si vous ne travaillez pas, on vous coupe les vivres."

DES DÉFINITIONS ET DES TAS DE QUESTIONS

Revenu de base : une douce utopie très sympa. Eh bien détrompez-vous. Le terme cache une forêt de définitions. A côté, l’Amazonie c’est le bois de Boulogne. Je vous le disais : le terme revenu de base connaît une myriade d’équivalents. Vous entendrez parler également de revenu universel, ou encore revenu inconditionnel, revenu inconditionnel suffisant, revenu d'existence, revenu minimum d'existence, revenu social, revenu social garanti, allocation universelle, revenu de vie, revenu de citoyenneté, revenu citoyen, salaire à vie, dotation inconditionnelle d'autonomie et dividende universel. Ouf ! A part l’argent et le sexe, peu de termes ont autant de synonymes. Mais c’est moins en raison d’une imagination débordante que d’un nombre incalculable de courants différents. L'idée a fait cogiter des générations entières. Ainsi l’économiste Yoland Bresson parle-t-il de revenu d’existence quand le philosophe André Gorz utilise le terme de revenu inconditionnel suffisant. Ces termes ne sont donc pas totalement équivalents, certains recèlent même un contenu diamétralement opposé. Pour ma part, j’utiliserai le terme revenu de base parce qu’il est… de base.

Si tout le monde s’accorde peu ou prou sur l’idée d’un revenu octroyé de la naissance à la mort, c’est ensuite que ça se complique. Pour l’ensemble de la planète ou pour des populations bien ciblées ? Dès la naissance ou à la majorité ? Avec ou sans conditions ? Quel montant ? Quel financement ? Pour pallier une pénurie de travail ou pour être libre de ses choix de vie ? Est-ce là l’arme pour lutter contre le chômage ? Pour moins consommer ? Pour plus d’équité ? Pour plus de liberté ? Veut-on moins d’Etat ou plus d’Etat ? Et si on peut ne plus travailler alors qui travaillera pour les autres ? Doit-on travailler moins pour travailler tous ou travailler tous pour travailler moins ? Une jungle, je vous dis.

Extrait du livre d'Alain Korkos "Est-ce une vrai jungle ?" (tableau d'Henri Rousseau)

J'en profite pour faire de la pub

PREMIER COUP DE MACHETTE

Un premier coup de machette permet cependant de distinguer deux approches opposées, résumées dans cet article de Rue89. Distinguons la branche libérale et la branche marxiste. La première est notamment défendue par l’économiste libéral Milton Friedman qui reprend à son compte le principe d’un impôt négatif inventé dans les années 40 par l’écrivaine britannique Juliet Rhys-Williams. L’idée est de verser un revenu fixe à tous ceux qui se situent sous un certain seuil – disons le seuil de pauvreté – et, qu’au-delà, ce revenu soit soustrait des impôts à payer. En effet, pourquoi donner un revenu aux foyers les plus riches si ceux-ci finissent par le reverser au fisc ? Dans la vision libérale de Friedman, l’intérêt de ce revenu est de rentabiliser certains emplois dont le niveau de rémunération exigerait d’être en-deçà du salaire minimum. Une sorte de subvention aux entreprises en somme. Et, tant qu’à faire, ce revenu permettrait de liquider le smic et privatiser les dispositifs de protection sociale, l’éducation, la santé, etc. Chaque citoyen serait pourvu d’un filet de sécurité, à lui de se débrouiller. Une vision qui fait bondir les courants de gauche.

A l’opposé donc, la branche marxiste qui s’appuie sur les textes de Karl Marx– le Grundrisse (ou Introduction générale à la critique de l’économie politique) – dans lesquels l’auteur du Capital imagine, selon Rue89, "le développement d’une société où l’humanité sera sortie du salariat et où les machines seules assureront la création de richesses, qui seront reversées sous la forme d’un revenu socialisé universelOn retrouve cette influence chez les tenants de la thèse de la fin du travail : les gains de productivité seraient tels qu’il n’y aurait plus assez de travail pour tout le monde, il convient donc de rémunérer les gens autrement que via le salariat". A partir de ce postulat, on peut donc concevoir un revenu déconnecté du travail. L’idée a fait son chemin partout autour de la planète en suscitant, on l'a vu, des tonnes de questions. Pour tenter d'y répondre, le revenu de base a donc été testé à grande échelle dans les années 70 aux Etats-Unis et au Canada.

Selon le livre de Baptiste Mylondo, Précis d'utopie réaliste, Un revenu pour tous – nous y reviendrons longuement plus loin – la première étude aux USA concernait 1400 foyers répartis dans les six grandes villes du New Jersey et de Pennsylvanie, et ciblait des familles en-deçà du seuil de pauvreté. Une deuxième portait sur les zones rurales, une autre encore fut menée à Denver et Seattle sur des foyers aux revenus plus élevés. Une quatrième, dans l’Indiana, visait les familles afro-américaines monoparentales vraiment très pauvres. Au Canada, toujours dans les années 70, un expérience similaire se fit à Winnipeg. Elles ont duré au minimum quatre ans, et la plus longue, à Seattle, s’est prolongé dix ans.

PLUS PERSONNE NE VOUDRA TRAVAILLER ?

Résultat ? Une baisse du travail a bien été constatée mais pas dans des proportions aussi larges qu’on le craignait. L’abandon de postes concernait surtout les deuxième voire troisième emplois qui permettent de boucler les fins de mois. Les femmes ont été davantage concernées, ce qui fait craindre que, si le revenu de base était adopté, elles seraient les premières sollicitées pour s'épanouir à la maison. A l’inverse, détenir un revenu de base leur permettrait de s’émanciper et de se séparer de leur conjoint sans trop de difficulté. Cela dit, étant donné que l’expérience était limitée dans le temps, on peut estimer que peu ont souhaité cesser leur travail de peur de se retrouver sans rien une fois l’expérience terminée.

we can do it

We Can Do It

Citons également le cas indien rapporté par Le Monde diplomatique. L’expérience se fait à petite échelle, dans un contexte de pauvreté extrême et ne saurait être exemplaire. Elle a tout de même le mérite de tordre le cou à un argument des opposants, qui estiment qu’avec une somme d’argent qui tombe dans le bec, les populations vont acheter des écrans plats ou du pinard– oui les pauvres boivent forcément du pinard et non du vin. Foutaise. Avec cette somme, les bénéficiaires indiens ont acquis une couverture, des médicaments, une machine à coudre, le financement des études du fiston, etc. Selon un des initiateurs, "on nous a dit que les hommes allaient le dépenser pour se soûler, les femmes pour acheter des bijoux et des saris. L’idée que les pauvres ne savent pas utiliser l’argent rationnellement est un préjugé de la classe moyenne. L’étude montre que, au contraire, un revenu régulier permet aux gens d’être responsables. Ils connaissent leurs priorités. Quand quelque chose est rare, on en mesure la valeur…"

Enfin, certains pays ont décidé de passer à l’acte. Notons le Brésil qui a voté pour la mise en place d’une sorte de revenu de base dès 2003, dite la Bolsa família (bourse famille). Selon le site Bastamag, cette prestation sociale "vise à donner une bourse aux familles à bas revenu à condition que les enfants soient scolarisés. Le programme [...] permet aujourd’hui à 12 millions de familles pauvres d’envoyer plus de 40 millions d’enfants à l’école. [...] Un succès, salué dès 2005 par l’hebdomadaire libéral The Economist, dans un article judicieusement titré «Une nouvelle façon de penser de vieux problèmes»: «Le coût fiscal de la Bolsa família est relativement modeste: 0,36% du PIB du pays, soit beaucoup moins que les programmes de Sécurité sociale. Non seulement les pauvres obtiennent de l’argent, mais ils sont incités à utiliser les services gouvernementaux.» Si la Bolsa família ne résout pas tout les problèmes (drogue, travail des enfants) et semble être moins efficace dans les villes qu’à la campagne, son effet sur les inégalités est réel." Reste qu'à ce jour, le seul Etat a avoir véritablement mis en place le revenu pour tous est l’Alaska. L’État américain reverse en effet à ces citoyens un part des revenus du pétrole. L’échelle est cependant réduite : on compte un peu plus de 700 000 Alaskiens.

DE BOUTIN À MONTEBOURG

En France, l'idée se trouve aujourd’hui entre les mains d’une kyrielle de politiques de droite comme de gauche.Christine Boutin défend l’idée depuis longtemps – d’ailleurs, dans Ce soir ou jamais évoqué plus haut, Martin Hirsch raconte avoir été harcelé par Boutin, alors ministre de la Ville, sur ce sujet. Lors de la dernière campagne présidentielle elle proposait la somme de 400 euros "du berceau à la mort" financée par une refonte de l’impôt. Boutin s’appuie largement sur les travaux de Yoland Bresson, économiste qui a développé la formulation théorique la plus achevée de la mesure du revenu de base, et n’a pas hésité à solliciter l’économiste à l’origine de la loi brésilienne, Eduardo Matarazzo Suplicy. Toujours en 2012, Dominique de Villepin y était aussi favorable mais lui offrait 850 euros versés en contrepartie d’obligations civiques. A gauche, les voix sont plus timorées. Dernièrement, Arnaud Montebourg a consacré un chapitre au revenu de base dans son Antimanuel de politique.

Pourquoi si peu d’enthousiasme parmi les politiques de gauche ? Parce que le sujet cristallise les tensions. Parmi toutes mes lectures, Le précis d’utopie réaliste, Un revenu pour tous m’a permis d’y voir plus clair. Son auteur, Baptiste Mylondo, est membre du mouvement politique de gauche altermondialiste et écologiste Utopia. Selon lui, un tel revenu permettrait "d’éradiquer la pauvreté, de supprimer le chômage, de réduire les inégalités et injustice sociale et d’émanciper l’individu". Son ouvrage a le mérite d’être court et surtout de dépiauter les arguments des uns et des autres même si, in fine, il défend son point de vue. Et le sien est plutôt intransigeant. Il pose pas moins de dix conditions pour un revenu de base digne de ce nom : un revenu en espèces et non en nature, versé tous les mois, à chaque citoyen, sans condition (de ressources, d’activités, etc.), sans contrepartie, cumulable avec un autre revenu, versé à titre individuel, tout au long de la vie, avec un montant forfaire à distinguer toutefois entre personnes majeures et mineures, un montant par ailleurs suffisant pour vivre et permettant de se passer d’emploi. Ces dix conditions méritent un examen approfondi.

Mylondo

 

COMMENT FINANCER ? ARMONS-NOUS D’UNE DEUXIÈME MACHETTE

Sur le montant suffisant pour vivre, Mylondo considère que "les misérables subsides" proposés par Boutin n’ont"aucunes vertus libératrices". Il faut pouvoir vivre de ce revenu, même chichement. Sur l’inconditionnalité, Mylondo ne démord pas : s'il ne jette pas aux orties l’approche du sociologue Alain Caillé, lequel penche pour un revenu octroyé pour les citoyens qui en ont vraiment besoin, il s’inquiète cependant de voir se reformer les travers du RMI, à savoir la formation d’une "trappe à l’inactivité" et l’inconvénient d’avoir à réclamer ce revenu et passer par"l’humiliante épreuve du guichet". Il cite alors le philosophe Philippe Van Parijs, co-fondateur du BIEN – Basic Income European Earth Network,en français Réseau Mondial pour le Revenu de Base : "il est mieux pour les pauvres que l’on paie les riches". Enfin, pourquoi un revenu en espèce et non en nature comme le promeuvent les objecteurs de croissance qui prônent l’accès à des services et des biens gratuits ? Parce qu’on serait contraint de fixer des limites à cet accès. En effet, une consommation sans limite de l’énergie est par exemple aberrante. Et poser des limites signifie connaître avec précision les besoins de chacun. Mission impossible. Reste que Mylondo n’écarte pas le principe de gratuité aux côté de son revenu pour tous.

Et maintenant, la question qui fâche : comment financer ce revenu de base ? Pour Delaigue, cité plus haut, ce n’est pas forcément une gageure. Certes, en France, si on devait verser un revenu de base équivalent au seuil de pauvreté – soit 950 euros – il faudrait réunir pas moins de 650 milliards d'euros par an, soit un tiers de notre PIB. Mais, selon l’économiste, "il faut cependant nuancer ce montant en se souvenant que cela viendrait se substituer à toute une série de dépenses sociales déjà existantes. Le RSA, la prime pour l'emploi, les allocations familiales, la partie des retraites jusqu'au montant de base, allocations chômage, etc. Par ailleurs, le dispositif a le grand avantage d'être très simple à administrer, ce qui permettrait de réaliser des économies budgétaires par rapport à tous les dispositifs existants". Delaigue se garde bien de chiffrer cette série de dépenses. 

Mylondo le rejoint en partie et il propose des chiffres : dans son calcul, il réaffecte au financement du revenu de base les allocations familiales, les aides au logement et les minima sociaux excepté l’aide aux personnes handicapés qui elles n’ont pas le choix entre travail et oisiveté. Soit 70 milliards d'euros. Il transfère également les aides aux emplois aidés, les exonérations sur les cotisations sociales et patronales, les niches fiscales et la prime pour l’emploi ainsi que les bourses scolaires et universitaires. Soit 50 milliards d'euros. Mais on reste loin du compte. Aussi propose-t-il la hausse de la CSG de – attention, si un membre du gouvernement nous lit, mieux vaut qu’il ferme les yeux – 35 points pour atteindre le taux de 47% pour un gain de 350 milliards d'euros. Total : 470 milliards. On est encore loin des 650 milliards estimés par Delaigue. A noter : Mylondo écarte l’idée d’une hausse de la TVA évoquée dans ce documentaire sur le revenu de base diffusé en 2008. En effet, depuis la crise est passée, et pas dit que l’augmentation de la TVA soit bien vue par les temps qui courent.

UNE UTOPIE DANS UN MONDE CAPITALISTE ?

Restent cependant un tas de questions. Par exemple, avec un revenu de base à 950 euros, il m’est impossible de me loger à Paris. Mylondo concède qu’il faudra sûrement plafonner les loyers. Sur la hausse de la CSG, Mylondo est bien forcé d’imaginer une hausse progressive pour ne pas pénaliser les revenus moyens. Et donc faire supporter aux plus riches cet impôt. Mais si les riches sont trop taxés, fatalement il finira par ne plus y avoir de riches. Et donc qui paiera? De même, si une trop grande partie de la population ne travaille plus, le financement de ce revenu est compromis. Mylondo compte alors sur un équilibre naturel: "en effet, si ce revenu inconditionnel est financé par l’activité économique – à travers un impôt direct sur les revenus – toute baisse d’activité sera immédiatement répercutée sur les recettes fiscales et, au bout du compte, sur le montant du revenu inconditionnel. Or, plus ce montant baisse, plus l’incitation à travailler augmente et on arrive finalement à un équilibre entre revenu et incitation au travail". Donc, selon l’auteur, le montant du revenu inconditionnel peut être amené à baisser le temps de trouver un équilibre. On est loin de la fameuse stabilité des perspectives d’avenir des citoyens.

Hazan

On est d’accord : le revenu de base ne remet pas en cause le capitalisme. Il cherche à s’interroger sur la distribution des richesses, nos modes de consommation, notre rapport au travail et à l’oisiveté. C’est d’ailleurs pour cette raison que, dans ses Premières mesures révolutionnaires, Eric Hazan se moque du revenu de base et se la joue ironique :"un tel revenu, déconnecté de tout travail, instaurerait dès maintenant une créativité inouïe au sein de la nouvelle économie de la connaissance qui n’attend que cela pour permettre à chaque citoyen d’être aussi productif et de vivre aussi bien qu’un employé de Google. […] Il n’y aurait même plus besoin de rompre avec le capitalisme : il suffirait de suivre sa logique jusqu’au bout, et l’on aboutirait au communisme, comme chacun sait. Puis Hazan dézingue l’idée :"en fait, le revenu garanti prétend faire la révolution mondiale qui doit déjà avoir lieu pour qu’il soit possible. Il maintient cela même que le processus révolutionnaire doit abolir : la centralité de l’argent pour vivre, l’individualisation des revenus, l’isolement de chacun face à ses besoins, l’absence de vie commune. Le but de la révolution est de renvoyer l’argent aux marges, d’abolir l’économie; le tort du revenu garanti est d’en préserver toutes les catégories" (pages 44/45).

LE TRAVAIL, CE FACTEUR D'INTÉGRATION SOCIALE

Loin d'être un révolutionnaire, Mylondo est cependant altermondialiste. Mais n’allez pas croire pour autant que tous les altermondialistes soutiennent l’idée d’un revenu de base. Parmi les pourfendeurs, on trouve deux leaders d’Attac : Michel Husson et Jean-Marie Harribey. Ce dernier a longuement développé les raisons de son non-adhésion – vous en trouverez un bon résumé dans ce PDF. Pour lui, le travail est loin d’être en voie de disparition et "accroissement de chômage ne signifie pas diminution équivalente du nombre d’emplois". Ensuite, il ne faut pas oublier que le revenu de base "perçu sans travailler proviendrait obligatoirement du travail de quelqu’un d’autres, ensuite, que ce qui serait admissible pour une période courte de la vie d’un individu, ne le serait sans doute pas pour une vie entière ni aux propres yeux de l’individu en question ni à ceux de ses semblables, tant il est vrai que le regard qu’on porte sur soi-même est lié au regard des autres, tant il est vrai que la dignité est inséparable de la reconnaissance tirée d’une insertion sociale complète". Autrement dit : "qu’on le veuille ou non, qu’on le regrette ou non, l’un des facteurs essentiels d’intégration sociale reste le travail."

Ah le travail. Ce foutu travail. Est-il donc impossible de soutenir le droit à ne pas travailler ? Harribey désarme la critique : "il se peut que cette position soit défendable sur un plan éthique et philosophique et nous nous garderons bien d’apporter la contradiction à quelqu’un d’aussi prestigieux que l’auteur du Droit à la paresse mais rappelons-nous que Paul Lafargue mettait en garde les travailleurs de ne pas succomber à la frénésie de la course au travail et aux cadences pour produire et consommer toujours davantage, et ne leur suggérait aucunement d’attendre que d’autres produisent pour eux." (Pour en savoir davantage sur le droit à la paresse, revoyez donc notre émission de 2010 sur le livre, avec Aurélie Filippetti, mais oui, en défenseure du travail, NDR).

Alexandre le bienheureux

Alexandre le bienheureux, héraut du droit à la paresse

Me reviennent en écho les paroles de Corinne Nicole, salariée de Tilly-Sabco rencontrée lors de ma semaine bretonne. Ok son travail est pénible, mal payé. Mais son usine est sa famille. C’est ici que je passe le plus clair de mon temps, disait-elle à l’envi. Et si on peut frémir devant les propos de l’essayiste Nicolas Baverez, cité par Le Monde diplo, qui considère que "pour les couches les plus modestes, le temps libre, c’est l’alcoolisme, le développement de la violence, la délinquance", j’imagine qu’on doit aussi se méfier des discours candides sur les bienfaits de l’oisiveté et notre liberté ainsi retrouvée. A moins d’être fou. Ou philosophe. Et ceux-là, je ne cesserai d’avoir envie de les écouter. Pas vous ?

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Contributor: 
Mathieu Despont
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