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Revenu de base inconditionnel et « fin du travail »

Français
Date: 
19.04.2016
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1dex

Revenu de base inconditionnel et « fin du travail »

19 avril 2016 Redaction 1dex

Logo-FR-3rbi(Par JEAN-DANIEL DELLEY [DOMAINE PUBLIC])

 

La raréfaction du travail salarié induite par les nouvelles technologies justifie un revenu de base inconditionnel (RBI), soutiennent ses partisans (voir aussi DP 2117 et2118).

Or le diagnostic de la baisse tendancielle du volume de l’emploi prête à discussion. Et cette baisse ne constitue pas une fatalité, pour autant que l’économie se libère de l’obsession de la productivité.

Grâce aux nouvelles technologies – robotisation, automatisation, intelligence artificielle notamment – et aux nouvelles formes d’économie (économie collaborative), la production de biens et de services devient de moins en moins dépendante du travail salarié. Dans cette perspective, le RBI serait le moyen de lutter contre le chômage, de réduire la pression sur les salaires et de redistribuer partiellement la richesse produite, nousexpliquent ses défenseurs. L’argument pourrait convaincre si le diagnostic s’avérait pertinent.

Le mythe de la fin du travail prospère depuis plusieurs décennies, mais il est régulièrement démenti par la réalité. A la fin des années 70 et dans les années 80, le développement de l’informatique devait stimuler la productivité et détruire nombre d’emplois. Dans leur rapport publié en 1978, Simon Nora et Alain Minc prévoyaient une perte de 30% des emplois dans la banque, l’assurance, la poste et le travail de bureau. En 1995, Jeremy Rifkin prédisait la fin du travail. Aujourd’hui on prétend que la généralisation de la robotique devrait coûter des millions d’emplois.

Toutes ces prévisions se sont révélées fausses. Bien au contraire, l’emploi a augmenté dans le secteur tertiaire pourtant désigné comme la principale victime des nouvelles technologies. En Suisse, le nombre d’emplois équivalent plein temps a augmenté de 2,96 à 4,32 millions entre 1980 et 2014. Certes, certains secteurs, notamment l’industrie, ont vu diminuer leurs effectifs. Mais même l’emploi de bureau et de commerce qui avait fléchi à la fin du siècle dernier est reparti à la hausse ces dernières années.

L’économiste Jean Gadrey a identifié les biais qui ont conduit à ces erreurs de jugement. Tout d’abord, les prospectivistes étendent à des secteurs entiers des cas particuliers de réelle perte d’emplois. Ensuite, ils ne tiennent pas compte du fait que les nouvelles technologies modifient plus le contenu des activités qu’elles ne les suppriment et suscitent la création de nouveaux services. Enfin, leur optimisme les conduit à négliger les obstacles humains, sociaux, économiques et environnementaux au productivisme que devraient entraîner les nouvelles technologies.

Accepterons-nous que la téléassistance et les robots prennent le relais de la présence humaine dans les hôpitaux et auprès des personnes âgées? Les caisses automatiques dans les grandes surfaces vont-elles faire disparaître les caissières? Il n’est que d’observer le comportement des consommateurs pour en douter.

La robotisation implique de coûteux investissements qui n’atteignent pas toujours le seuil de rentabilité dans un délai acceptable, ni dans tous les domaines d’activité. Par ailleurs, la généralisation des entreprises high tech dans la production signifierait une consommation fortement accrue d’énergie et de matières premières. Est-ce l’avenir social et écologiquement durable auquel nous aspirons?

Prôner un RBI en réponse au chômage, à la raréfaction de l’emploi salarié et à la montée des soi-disant indépendants au revenu précaire, c’est en quelque sorte prendre acte d’une évolution dont on admet qu’elle est inéluctable. Pire, les partisans du RBI n’hésitent pas à présenter cet instrument comme un moyen d’accroître le pouvoir d’achat, donc de relancer la croissance par la consommation. Nous y voilà.

Une politique vraiment efficace de lutte contre le chômage et de création d’emplois ne passe pas par une stimulation de la croissance quantitative ni par une recherche éperdue de productivité, mais par une économie de la qualité (DP 2113). Une économie qui tout à la fois réponde aux besoins et veille à la qualité des processus de production, des conditions de travail et des produits proposés. Bref, tout le contraire de ce qu’illustrent par exemple l’agriculture industrielle et l’obsolescence programmée des biens de consommation. Cette économie offrirait des gisements d’emplois importants et permettrait un développement durable, prenant en compte la finitude des ressources naturelles et le soin de notre environnement naturel.

Nous sentons bien que cette transition vers une économie de qualité devient urgente. Tous les indicateurs économiques, sociaux et environnementaux nous en indiquent la nécessité. Une fois cette transition réalisée, nous pourrons alors rouvrir le dossier du RBI.

Aujourd’hui, le RBI ne dessine aucune perspective d’avenir. Il exprime plutôt une capitulation devant un état de fait. C’est un cache-misère.

Personal info
Contributor: 
Mathieu Despont
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1dex