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Il y a un gouffre entre les attentes et la réalité

Français
Date: 
22.10.2014
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«Il y a un gouffre entre les attentes et la réalité»

 

LUNDI 20 OCTOBRE 2014

Christiane Pasteur

SALARIAT • Dominique Méda, sociologue française, analyse l’évolution de la valeur travail et les conséquences pour les salariés de la recherche de la croissance à tout prix. Entretien.

Elle était la semaine dernière l’invitée d’honneur des 47e Rencontres internationales de Genève consacrées au travail. Une thématique que la sociologue française Dominique Méda connaît sur le bout des doigts. Agrégée de philosophie, professeure de sociologie à l’Université Paris Dauphine et titulaire de la chaire Reconversion écologique, travail, emploi, politiques sociales au Collège d’études mondiales à Paris, ses sujets de réflexion portent sur le travail, la croissance et l’égalité entre hommes et femmes. Elle est l’auteure de nombreux ouvrages dontLa Mystique de la croissance, comment s’en libérer? et, avec Patricia Vendramin, Réinventer le travail. Nous l’avons rencontrée.

Qu’est-ce que représente la valeur travail en 2014?
Dominique Méda: Notre idée moderne du travail est composée de différentes couches de significations qui se sont ajoutées les unes aux autres, aux XVIIIe, XIXe et XXe siècles. Aujourd’hui, le travail revêt trois dimensions, qui coexistent et sont contradictoires. D’abord il est un facteur de production: il permet de créer de la richesse, le PIB (produit intérieur brut). Ensuite le travail constitue l’essence de l’être humain: il dit qui je suis. Enfin, il est au cœur du système de distribution des droits, des revenus et des protections.

Aujourd’hui, les conditions de travail sont de plus en plus difficiles, au point, pour les salariés, de mettre en danger leur santé. Il semble bien loin le temps où l’on croyait pouvoir se libérer du travail...
Ce rêve correspond au dernier quart du XXe siècle, avec un basculement du travail-torture vers le travail-épanouissement. Grâce aux forts taux de croissance, avec la sortie de la pénurie, le travail est devenu le nouveau support de réalisation des individus.
En même temps que naissaient ces désirs, les entreprises ont, dans les années 1990, incité les salariés à s’engager, à prendre des initiatives, à endosser des responsabilités. Des transformations importantes sont intervenues en termes d’organisation du travail: mise en place de nouveaux cadres de contrôle du travail, new public management avec des objectifs toujours plus intenses, exigences de production et de rentabilité en hausse.
Enfin, on a assisté à la fois à un développement de la financiarisation, du chômage et des prescriptions des organisations internationales, notamment de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économique), qui préconisent de modérer voire de baisser les salaires, et de démanteler les protections de l’emploi pour permettre aux pays développés de s’adapter à la compétition internationale. Ce qui a créé une insécurité générale.

Malgré tout, on continue d’attendre beaucoup du travail. Au-delà du statut social qu’il offre, il doit permettre de se réaliser, de se sentir utile, etc.
Oui, le fossé entre les attentes et la réalité est immense. Les salariés souhaitent que le travail soit non seulement l’instrument de leur sécurité matérielle, mais aussi un canal d’expression, ce qu’on appelle la dimension post-matérialiste du travail. On le remarque davantage encore chez les femmes et les jeunes, ceci étant lié au niveau d’éducation qui a fortement augmenté ces dernières décennies.
Dans la réalité, on constate une augmentation du stress, des troubles musculo-squelettiques, des risques psycho-sociaux, etc., conséquences des contraintes industrielles, des délais de plus en plus serrés, des demandes toujours plus urgentes des clients. Beaucoup de gens se retrouvent pris dans un conflit de valeurs. Ils ont l’impression de ne plus pouvoir exécuter un travail de qualité et ressentent donc une perte de sens du travail.

Avec quelles conséquences politiques?
Le désespoir s’exprime en France dans les urnes, avec le vote pour le Front National. On assiste à un renversement des fronts. Le FN est le parti qui semble en pointe pour la défense des droits des salariés – en refusant le travail du dimanche, en soulignant la nécessité d’augmenter les salaires, etc. – alors qu’à gauche, on dit que le coût du travail est trop élevé. I
 

 

 

«Il faut lier la résolution de la crise écologique et de la crise sociale»

La pression sur les salariés, liée à une volonté d’augmenter les gains de productivité et les bénéfices des entreprises, est toujours plus forte. Jusqu’où ira cette fuite en avant?
Dominique Méda: Je vois trois scénarios. Le premier, le plus en vogue actuellement, est américain, porté par exemple par Jeremy Rifkin: c’est celui de la fin du travail et de la protection qui en découle. Il y aura de moins en moins d’emplois, de plus en plus de tâches seront automatisées, on aura besoin de «dispositions» de leadership ou de communication plus que de compétences spécialisées. Il n’y aura plus de salariés, on sera tous auto-entrepreneurs, les protections actuelles étant considérées comme autant d’entraves.
Le second scénario, improbable, est celui défendu par l’auteur américain Matthew Crawford. Il regrette la perte du sens du travail et appelle de ses vœux un retour aux sources, avant le taylorisme, avant le capitalisme et le salariat. A cette seule condition dit-il, nous aurons à nouveau des interactions, la possibilité de retrouver le sens et la qualité du travail, et qu’un usager puisse dire à un créateur: «Tu as fait du bon boulot.» Evidemment, ce scénario est difficilement envisageable car il suppose de revenir à une période antérieure au salariat, voire au capitalisme.
Enfin, il existe un troisième scénario, qui me semble le plus raisonnable et dont la caractéristique est de prendre au sérieux la nécessité de la reconversion écologique de nos sociétés. Si nous produisons de façon plus propre, socialement et écologiquement, nous aurons besoin d’un plus grand volume de travail, réparti entre un plus grand nombre de personnes, ce qui contribuerait à résoudre le chômage. Au lieu de chercher des gains de productivité, cherchons, comme le propose l’économiste français Jean Gadrey, des gains de qualité et de durabilité, en même temps qu’une désintensification du travail, seule façon de sortir de cette dégradation des conditions de travail.

Comment faire?
Cela suppose de grandes transformations, en termes d’organisation du travail, de définition de l’entreprise et du salariat. Notamment de remettre en cause la mystique de la croissance dans laquelle nous sommes enfermés et de réfléchir aux indicateurs utilisés aujourd’hui, comme le tout-puissant PIB qui occulte les dégradations subies par l’environnement et les êtres humains. Relocaliser les productions sur de grandes régions et rompre avec le made in monde et la compétition généralisée. Pour cela, il faudrait donner de nouveaux pouvoirs et droits de sanction à l’OIT (Organisation internationale du travail), afin de faire respecter les normes du travail. Et de même pour l’environnement. Comment favoriser ce modèle? En promouvant une alliance entre salariés et consommateurs attachés à la défense de la qualité du travail et des produits.
Concernant l’organisation du travail au sein de l’entreprise et la question de la hiérarchie, il apparaît, selon une grande enquête menée en 2010 en Europe, que dans les pays du Nord, là où les syndicats sont les plus forts, les salariés ont beaucoup plus de prise sur les décisions et l’organisation du travail, ce qui implique également davantage de bien-être.

En quoi la crise écologique change-t-elle la donne?
Il faut s’en saisir comme d’une chance à mettre au service du plein emploi et du travail. Sans prise de conscience, on va au-delà d’un changement climatique, des pollutions majeures, des pénuries de ressources. Aujourd’hui, parce qu’il y a une grosse crise économique, on veut relancer la croissance à tout prix. Je crois au contraire qu’il faut radicalement inverser le raisonnement: mettons la résolution de la crise écologique au service de la sortie de crise sociale.
    propos recueillis par CPR

 

Le partage du travail, une mesure radicale pour l’égalité

Peut-il y avoir du travail pour tout le monde, et si oui comment?
Dominique Méda: Oui! Aujourd’hui, le travail est partagé différemment selon les pays. Par exemple, en Allemagne: des longs temps complets pour les hommes et des petits temps partiels mal payé et mal protégés pour les femmes. Le meilleur partage pour l’égalité entre les sexes, notamment si l’on veut permettre aux femmes d’accéder à l’emploi dans les mêmes conditions que les hommes et intégrer les chômeurs, c’est de redistribuer l’ensemble du volume de travail disponible sur l’ensemble de la population active. Il faut consacrer tous nos efforts à œuvrer dans cette direction si nous voulons préserver notre cohésion sociale.
Ce qui signifie diminuer le temps de travail des uns, augmenter celui des autres, faire converger tout le monde autour d’une norme, ça peut être 35 heures, 3  heures, quatre jours par semaine. Bref pratiquer un partage du travail offensif. C’est la solution si l’on veut rattraper les chômeurs de longue durée et promouvoir l’égalité entre hommes et femmes. Car s’il faut développer les modes de garde, les congés parentaux, etc., seule la baisse du temps de travail peut permettre aux femmes et aux hommes de s’occuper de toutes les tâches parentales et familiales.

Les Suisses voteront prochainement sur le principe d’une allocation universelle, qu’en pensez-vous?
Je suis partagée. Je trouve l’idée très intéressante et justifiée. C’est un moyen efficace de redistribuer les gains de productivité. D’autant plus quand on voit les difficultés auxquelles sont confrontés les bénéficiaires de minimas sociaux. La raison qui me fait hésiter, c’est que je crains qu’en mettant en place une allocation universelle on n’exonère la société de la nécessité de partager le travail, qu’on crée un secteur avec des «handicapés sociaux», à qui on donnerait une petite allocation, sans faire l’effort de diminuer les inégalités.
    propos recueillis pas CPR

 

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Portrait de lucidite

Le RBI représente justement La solution

Par lucidite, le mar, 21/10/2014 - 09:16.

Le travail ne représente pas la dignité (médecins et profs voient leurs statuts perdre leur aura) mais simplement une FONCTION. Quelle dignité ou prestige pour une caissière, un barman, un employé à la chaîne. Selon le sondage dans le film "un revenu de base inconditionnel une impulsion culturelle" 80% des individus continueraient à travailler avec un RBI (donc aucun risque d'«handicapés sociaux») pour les raisons suivantes: a) montant jugé insuffisant. b) ne veulent pas rester à rien faire. c) conserver un lien social. d) croient que la dignité y invite ! Le revenu de base inconditionnel permet justement le partage intelligent efficace (et peu coûteux) du travail ! Les médecins laboratoires et pharmas sont assistés par les (dépendants des) malades
Les commerçants sont assistés (dépendants des) par les consommateurs. Les artistes sont assistés par les (dépendants des) spectateurs. Les assistants sociaux sont assistés par les (dépendants des) usagers de l'hospice général. Le RBI permet l'interdépendance sociale en toute indépendance individuelle de par son inconditionnalité : même le soleil ne brille pas pour certains seulement, les médicaments ne soignent pas uniquement certains et pas d'autres. Ainsi le RBI partagé par tous (même si les riches payent eux même le RBI, même si les salariés et indépendants le gagnent/partie du salaire) si effectivement sera choisi le financement par l'activité économique et pas /moins les cotisations ... TVA 100% (en remplacement de charges salariales, équité produits importés/nationaux) ou création monétaire ou taxes téléphonie, numérique, transactions financières ou bancaires(sic)!

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