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Edito d'Entreprise romande - 11 octobre 2013

Français
Date: 
11.10.2013
Type source: 
Media: 
Entreprise romande

Par Véronique Kämpfen, rédactrice en chef

L’initiative pour le revenu de base inconditionnel - non lié au travail - vient d’aboutir. L’idée en est simple: deux mille cinq cents francs par mois pour tous, moins pour les mineurs, pour «permettre la participation à la vie sociale». Sympa. Découpler l’activité professionnelle et le revenu serait une nécessité à cause «de la disparition des emplois stables traditionnels».  Avec 3% de chômage en Suisse, on peut douter de l’urgence de cette mesure, ce dont les initiants conviennent volontiers, puisqu’ils notent qu’«en Suisse, (...), le taux de chômage reste relativement bas et l’importance des emplois précaires pour l’instant limitée.» Bien sûr, le revenu de base inconditionnel a un prix, que les initiants chiffrent entre trente et septante milliards de francs suisses, une estimation bien en-dessous de la réalité, selon certains observateurs. Les initiants proposent différentes solutions pour trouver cet argent: la compensation salariale, les charges sur les salaires, l’augmentation de l’impôt sur le revenu ou l’augmentation de la TVA. Bref, ils songent à faire passer à la caisse ceux qui continueraient à percevoir un revenu et, donc, à travailler. Cocasse.
C’est pourquoi il n’est pas inintéressant de penser à d’autres manières de faire rentrer de l’argent dans les caisses de l’Etat. Pourquoi ne pas évoquer de nouvelles façons de percevoir l’impôt? Soyons fous. Des propositions ont déjà été faites dans ce domaine. La plus originale étant celle qui consiste à abolir les impôts et à proposer à la population de faire des dons. Un peu comme dans les concerts gratuits, avec un chapeau à la sortie. Chacun donne en fonction de son appréciation du spectacle et… en fonction de sa générosité. Une telle formule n’ira pas loin.
Il est bien beau de vouloir l’égalité de tous, dans un monde où le salariat n’existerait plus et où chacun pourrait vivre à sa guise, tout en participant sur une base volontaire au bien collectif. Cela fait furieusement penser au marxisme qui voulait la fin du salariat grâce à l’avènement des machines. Ces dernières assureraient, en lieu et place du travail des hommes, la création de richesses, celles-ci étant alors reversées sous forme de revenu universel.
On fait passer pour nouveaux certains courants de pensée, alors qu’ils ne sont que la redite de théories plus que centenaires. Toutes ces propositions souffrent toujours d’une même naïveté et d’une méconnaissance de la nature humaine. Oui, certaines personnes donnent de la valeur à leur salaire, car il rétribue un travail effectivement fourni. Oui, l’empathie et la générosité ont des limites, dans une société où prime l’initiative individuelle. La quadrature du cercle? Non. Il faut simplement avoir le courage de refuser de telles propositions.

Personal info
Contributor: 
Ralph Kundig
Organisation, Media, etc: 
Entreprise romande

Commentaires

Madame la Rédactrice en Chef,

Je vous remercie pour votre Entreprise Romande, rare journal dont je continue la lecture, ne serait-ce que pour prendre le pouls de l’entreprenariat sur la région et dont j’apprécie particulièrement les encarts.

J’aimerais réagir à votre édito du 11 octobre. En l’occurrence, il me semble en effet que ce ne sont pas tant les vieilles idées qui ont « la vie longue » que les idées reçues et autres préjugés.

Comparer l’initiative pour un revenu de base inconditionnel au marxisme est un raccourci pour le moins osé, au minimum discutable.

Est-il nécessaire de vous rappeler que l’idée sous-jacente du Marxisme de Monsieur Marx était la lutte des classes avec pour objectif la « dictature du prolétariat » et la suppression de l’Etat ?  Nulle violence ou « révolution » dans le revenu inconditionnel qui, au contraire, place chaque citoyen sur un pied d’égalité et reconnait à l’Etat un rôle central dans l’avènement d’un mieux-vivre collectif.

Vous semblez vouloir ridiculiser cette initiative en prenant comme projet de financement une idée extérieure à l’initiative elle-même : les dons des citoyens en remplacement des impôts, approche effectivement complètement loufoque.  Est-ce de votre part une pique adressée à tous les doux rêveurs qui tentent d’imaginer un autre système et oublient la sacré sainte règle du TINA, there is no alternative au capitalisme, « le pire système à part tous les autres » ?  Il est vrai qu’un édito d’humeur ne requiert pas la même rigueur qu’un reportage journalistique…

Le montant de CHF 2500.- par mois proposé par l’initiative est critiquable – sensiblement trop élevé à mon sens – mais il a toujours été clair que l’essentiel du financement proviendrait en premier lieu de la suppression de toutes les autres aides : chômage, AI, AVS, etc. Cela signifie concrètement la fin de l’assistanat et des stigmatisations dont les bénéficiaires des aides font parfois l’objet mais aussi une responsabilisation de chaque citoyen, chacun étant enfin invité à décider de son choix de vie et degré d’activité. Au passage, cela remet en cause toute une frange de la fonction publique, les dossiers et les suivis de dossiers devenant obsolètes.  Tous ceux qui vivent dans ou de l’assistanat et aiment se considérer en victimes ou bienfaiteurs ne verront donc pas cette initiative d’un très bon œil.

L’autre grande source de financement serait une légère augmentation des impôts sur le revenu, ceux-ci incluant alors le revenu inconditionnel. La tranche d’imposition augmentant mathématiquement, on récupèrera en partie ce qui sera versé, le reste servant à alimenter la croissance économique via l’augmentation du pouvoir d’achat. Cette mesure n’empêchera donc aucun riche de devenir encore plus riche et se traduira, dans tous les cas, par une meilleure répartition des richesses.

Il n’a jamais été question non plus de « monde sans salariat ». Arriveriez-vous, à titre personnel, à vivre en Suisse avec CHF 2500.- par mois ?  95% de l’humanité  pourrait certainement le faire sans privation voire avec un gain de confort – ce qui nous permet de mesurer à quel point la vie coûte chère dans ce beau pays et ce n’est pas là le moindre des scandales ! – mais quel pourcentage de suisses s’en contenterait ?  Il n’y a bien que les marginaux et les sages – les deux allant souvent de paire – qui en profiteraient pour sortir enfin de la logique consumériste et, via la simplicité volontaire, se recentreraient sur les fondamentaux. Les autres souhaitant continuer à consommer et à rêver à la maison ou belle voiture continueront évidemment à travailler.

Vous semblez partir du curieux principe qu’un revenu tombé du ciel ferait immédiatement abandonner toute activité, ce qui, j’en conviens, est le fantasme de la majorité des joueurs du loto. Ce n’est pas le moindre des mérites de cette initiative que de dissocier enfin le revenu du travail : tout citoyen devrait avoir droit à un revenu à partir du moment où la vie dans la communauté requiert des ressources minimales mais tout citoyen a également le devoir d’une activité, pour autant que celle-ci soit librement choisie. Nous serions sinon dans une variante subtile de l’esclavagisme : être obligé de travailler pour survivre, définition du « travail alimentaire », que personne ne peut appeler de ses vœux.

« La plus grande tragédie de la vie sociale est l’incapacité de tant de jeunes gens à découvrir le métier qu’ils aimeraient vraiment exercer […] La personne la plus à plaindre est celle qui, par son travail, ne gagne strictement que son salaire » déclara Edna Kerr à Dale Carnegie, pour son chapitre (supprimé dans les éditions suivantes) « Sachez choisir votre métier » de l’un de ses ouvrages. Toute tâche mérite salaire ?  Peut-être mais tout salaire mérite surtout une vraie tâche !

Il est évident qu’un revenu inconditionnel permettrait à chacun de mieux s’interroger sur le sens de sa vie. N’est-ce pas cela qui, fondamentalement, inquiète le monde de l’économie ou de la politique: vais-je continuer à faire un travail pour une société qui fout la planète en l’air ?  Dois-je continuer à travailler pour un patron qui est en opposition totale avec mes valeurs ?

Toutes les sociétés ne sont évidemment pas inutiles ou malsaines et tous les patrons ne sont pas des exploiteurs sans scrupules – il existerait même, m’a-t-on dit, des salariés indélicats – mais il est évident que cette initiative se traduirait par un renforcement des valeurs, de l’humanisme et de l’écologie.  On réfléchira en tout cas un peu plus avant d’accepter n’importe quel travail !

Vous parlez de « méconnaissance de la nature humaine » mais quelle conception de l’homme avez-vous donc pour considérer qu’il puisse se contenter d’oisiveté ?  Il me semble que chacun a plutôt au fond de lui le besoin primaire de se sentir utile et apprécié, d’où le drame actuel de tous ces métiers sans aucun sens et des dépressions qui en découlent ! 

Chacun pouvant enfin décider sereinement de sa vie, les arts, l’humanitaire ou l’entreprenariat seraient naturellement favorisés, de même que les études supérieures, chacun ayant pu économiser pour son projet personnel.

En un mot, ce projet libèrera l’énergie des citoyens et permettra l’avènement d’un autre type de société, d’un autre paradigme, axé sur l’homme et non plus la seule avidité. A ma connaissance, c’est même la seule mesure capable de le faire et c’est sans doute pourquoi elle cristallise autant d’hostilité !

Même sans caricature, il est évidemment possible de trouver des défauts ou des risques à ce projet. Le risque inflationniste en est un, le flux migratoire un autre, le coût de la transition un troisième. Idéalement, une telle mesure devrait donc s’accompagner de gardes fous et être étendue à l’échelle d’un continent voire du monde entier, chacun recevant la somme nécessaire à sa subsistance de base, dans son pays de résidence (seuil de pauvreté par exemple). Alors le flux migratoire sera stoppé, chacun préférant naturellement rester dans son milieu familial et culturel… Tant pis pour tous ceux qui s’enrichissent sur le dos de la misère humaine : ils pourront toujours, grâce au revenu inconditionnel, changer eux-aussi d’activité !

Vous avez raison, le revenu inconditionnel est bien une « vieille idée » : elle a été réfléchie et proposée par des personnalités aussi prestigieuses que le prix Nobel d’économie Milton Friedmann (impôt négatif) ou le philosophe André Gorz (allocation universelle). Elle  est en train d’être discutée à l’échelon gouvernemental en Allemagne mais a de toute évidence du mal à s’imposer en Europe : 100 000 signatures seulement sur le million à récolter d’ici la fin de l’année ! Voir http://basicincome2013.eu/ubi/fr/  En Suisse, l’initiative vient donc d’aboutir et sera soumis à votation populaire. Voir http://bien.ch/fr/

Avec quelle probabilité de succès ?  Le courage n’étant pas de se contenter du statut quo mais de souscrire au changement, il est évident que les politiques et autres lobbies économiques appelleront à voter contre. Ils prétexteront des mêmes arguments fallacieux et n’auront aucun mal à en trouver bien d’autre : ruine du pays, incitation à la fainéantise, anéantissement du tissus économique, afflux migratoire,…  « Qui veut faire quelque chose trouve un moyen. Qui ne veut rien faire trouve une excuse » dit un proverbe arabe. La peur est toujours mauvaise conseillère mais elle maintient les puissants au pouvoir et, après tout, nous avons les dirigeants que nous méritons…

Je vous remercie de votre attention et vous prie de croire, Madame la Rédactrice en chef, en l’assurance de mes salutations respectueuses,

Benoît Saint Girons

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