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Au lieu d’accuser l’aide sociale, le politique devrait s’occuper des causes des problèmes

Français
Date: 
17.07.2014
Type source: 
Media: 
Le Temps

«Au lieu d’accuser l’aide sociale, le politique devrait s’occuper des causes des problèmes»

PAR MARCO DANESI

Le chef de l’Office des affaires sociales de la Ville de Berne, Felix Wolffers, a été désigné coprésident de la Conférence suisse des institutions d’aide sociale. Il défend le travail des institutions contre les accusations de «laisser-faire»

Au mois de mai, Felix Wolffers, chef de l’Office des affaires sociales de la Ville de Berne, a été désigné à la présidence de la Conférence suisse des institutions d’aide sociale (CSIAS) avec Therese Frösch, ancienne conseillère nationale verte bernoise. La CSIAS, qui regroupe plus de mille membres, élabore des normes qui servent de base aux législations cantonales. Le tandem bernois avait assaini au cours des années 90 les finances de la capitale fédérale. Maintenant, le duo est appelé à ramener le calme dans une maison ébranlée par les polémiques. La CSIAS ainsi que son président, Walter Schmid – qui a démissionné en octobre 2013 après 15 ans passés à la tête de l’organisation –, avaient été accusés d’incarner une «culture du laisser-faire». Un conflit entre la localité argovienne de Berikon et un jeune bénéficiaire de l’aide sociale avait mis le feu aux poudres. Les autorités lui reprochaient de ne pas coopérer. Mais le Tribunal fédéral avait tranché en sa faveur(LT du 27.06.2013). Trois communes avaient alors décidé de quitter la CSIAS. Felix Wolffers explique auTemps comment il entend renouer le dialogue.

Le Temps: Il y a un an, la CSIAS avait été accusée d’incarner une «culture du laisser-faire» face aux abus de l’aide sociale. Avec cette coprésidence inédite marquée à gauche, ne risquez-vous pas de prêter encore le flanc aux critiques, de l’UDC notamment?

Felix Wolffers: De mon point de vue, la question n’est pas de savoir si la CSIAS tend à gauche ou à droite, mais d’assurer le minimum vital aux personnes qui vivent en Suisse. La CSIAS élabore des normes mais elle ne peut pas imposer aux cantons et aux communes de les suivre. Ces directives doivent avant tout être adaptées aux besoins des organes d’aide sociale si l’on veut qu’elles soient acceptées et appliquées.

– Qu’en est-il des communes qui avaient quitté l’organisation en signe de protestation?

– Pour beaucoup de communes, surtout en Suisse alémanique, l’aide sociale représente un gros effort administratif et financier. Les coûts augmentent et les procédures juridiques deviennent de plus en plus exigeantes. C’est un problème surtout pour les communes de petite et moyenne taille.

– Ces communes ont-elles réintégré la CSIAS?

– Non. Mais au cours des prochains mois, nous allons renouer le dialogue.

– Comment comptez-vous ramener le calme et restaurer la crédibilité de la CSIAS, surtout auprès des milieux bourgeois?

– Pour nous, il est fondamental de susciter un débat public et critique. Nous avons lancé deux études qui serviront de base à une révision de nos normes dès la fin de cette année. Une confrontation large et transparente pourra avoir lieu à cette occasion. Nous cherchons en effet à stimuler le dialogue avec tous les milieux, y compris ceux qui nous critiquent et le camp bourgeois.

– Les dépenses de l’aide sociale progressent d’année en année. Les collectivités publiques sont-elles trop généreuses, ou la pauvreté, même dans un pays riche comme la Suisse, touche-t-elle de plus en plus de monde?

– En Suisse, 330 000 millionnaires côtoient 250 000 bénéficiaires de l’aide sociale, soit 3,1% de la population en 2012. Or, le nombre des riches progresse comme celui des pauvres, là est le problème. Ce ne sont pas les services sociaux qui sont responsables de cette croissance. Tout comme ils ne sont pas responsables du fait que, parmi les personnes à l’aide sociale, on compte un nombre élevé de chômeurs de longue durée et de mères célibataires. L’aide sociale hérite des problèmes non résolus de la société en général. Au lieu d’accuser l’aide sociale, le politique devrait plutôt s’occuper des causes de ces problèmes et faire des propositions pour enrayer la diffusion de la pauvreté. Bien entendu, de notre côté, nous sommes aussi appelés à développer des approches nouvelles.

– Un exemple?

– Actuellement, du point de vue administratif, l’aide sociale est très rébarbative et complexe. Nous devons chercher à simplifier ce système de manière à consacrer davantage de temps au travail social proprement dit.

– Que faire pour enrayer cette croissance? Contrôler et sanctionner, comme le prône l’UDC, ou multiplier les possibilités de formation et d’intégration?

– Les services sociaux ont renforcé les contrôles. Nous avons pu combattre les abus avec succès. Par contre, une surveillance accrue ne favorise pas une meilleure intégration sociale et professionnelle des personnes concernées. Nous remarquons que la majorité des bénéficiaires de l’aide sociale sont dépourvus de formation professionnelle. C’est un facteur qui accroît le risque de se retrouver au chômage et de s’appauvrir. Il faut donc que les jeunes reçoivent une bonne éducation et que l’on offre aux chômeurs, de longue durée surtout, des possibilités de se former. Nous constatons cependant que les chômeurs âgés, malgré leurs qualifications, ont de la peine à retrouver un emploi. En ce sens, le monde de l’économie doit également concourir à la solution du problème.

– «Point de Suisse», enquête récente sur l’«état d’esprit actuel» dans le pays, montre entre autres choses que les sondés souhaitent que la sévérité envers les «abuseurs de l’aide sociale» soit accrue. Cela vous étonne-t-il?

– Non, je ne suis pas étonné. Il est compréhensible que l’on exige de combattre les abus à l’aide sociale, comme il est d’ailleurs indispensable de lutter contre la fraude fiscale, notamment.

– Comment analysez-vous cette focalisation sur l’aide sociale et ses «abuseurs», au point que certains cantons, comme Berne, coupent les budgets ou que le Conseil fédéral décide de durcir le ton face au tourisme social des étrangers?

– Je suis surpris. En Suisse, les coûts de l’aide sociale représentent seulement 2% de la totalité des dépenses de notre système de sécurité sociale, soit 2,8 milliards de francs. Le montant des subsides pour les primes des assurances maladie, près de 4 milliards de francs en 2012, est plus élevé que celui de l’aide sociale. Mais les polémiques autour de l’aide sociale montrent qu’il existe bel et bien un problème. Or, pour en débattre sereinement, il est nécessaire de tenir compte de certaines réalités. Tout le monde ne sait pas que les enfants et les jeunes sont le groupe de bénéficiaires le plus important de l’aide sociale: un cas sur trois à l’aide sociale concerne un mineur. Que l’assurance invalidité a réduit de moitié les nouvelles rentes depuis 2003: c’est pourquoi l’aide sociale est obligée aussi de soutenir beaucoup de personnes qui auparavant auraient disposé d’une rente AI.

– Au sujet des abus, y a-t-il une différence de sensibilité entre Suisse romande et alémanique?

– Il me semble que le débat sur l’aide sociale est davantage politisé en Suisse alémanique. Le fait que les communes y soient responsables des prestations rend le débat plus vif, ce qui n’est pas le cas en Suisse romande, où le canton est souvent maître à bord.

– Cette focalisation sur les abus est-elle en rapport avec une forte présence d’étrangers parmi les bénéficiaires de l’aide sociale (6,3% contre 2,2% pour les Suisses)?

– Ce sont surtout les personnes sans formation professionnelle qui recourent plus que les autres à l’aide sociale. Dans ce cas, la proportion de ressortissants étrangers de certains pays est effectivement élevée. En revanche, Allemands et Français ne sont pas plus nombreux que les Suisses à bénéficier de l’aide sociale. Je considère que dans le débat en cours, la question des étrangers ne joue pas un rôle central. Par contre, on va exiger, et c’est légitime, que ces derniers s’intègrent professionnellement et qu’ils apprennent une des langues nationales.

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Mathieu Despont
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